vendredi 1 septembre 2017

Pour un humanisme de la différence humaine




Les conditions culturelles qui permettent les conditions d’existence matérielle de l’ordre social en vigueur, auquel sont contraints les individus, seront bientôt maintenues collectivement par des pratiques normatives[1] de l’ESS qui mènent à la subsomption de l’individu dans sa différence culturelle, dans sa moralité propre, par l’usurpation de ses moyens d’existence matérielle, justifiée soit par sa conformité à la culture hégémonique (suffisance), soit par sa non-conformité (différence, besoin de civilisation). Il s’agit d’un projet d’ingénierie sociale qui vise à conformer tous les individus dans un tout (all) en faisant rentrer la culture de la possession dans chacun. Le but n’est pas de diviser la société en communautés autonomes, mais d’intégrer un maximum de communautés existantes – quelque soit leur profil – confessionnel, racial, genré, etc. – dans un grand all dépendant, afin de s’emparer de leur matière en conformant leur culture et moralité propres à celles du capital. Face à ce projet d’epistemicide, je voudrais proposer un humanisme nouveau basé sur la légitimité de la différence culturelle prenant forme dans la structure de la communauté, comme manière pour la société de confronter les enjeux du projet dématérialisant par l’ESS et l’imposition des augmentations transhumanistes qui en résulte. Par ailleurs, je voudrais suggérer que cet humanisme nouveau serait en fait davantage conforme à l’essence politique de celui des Lumières, basé sur la contestation de l’ordre social, que celui employé aujourd’hui dans une démarche ethnocentrique, instrumentalisée par le capital, et qui permet le maintien de l’hégémonie culturelle nécessaire au projet dématérialisant.

Un projet d’isomorphisme moral

La moralité du capitalisme néolibéral des états-nations comme la France qui en font la promotion est basée sur la théorie politique du consequentialist libertarianism, qui se donne pour but d’instaurer :

« un marché ‘libre’, des droits renforcés à la propriété privée, fondés non sur une théorie de justice quelconque mais justifié en raison des conséquences bénéfiques telles que la création de valeur ou l’efficacité que de tels droits peuvent apporter. » (Wolff 1605-1606, tl.)

La liberté supposée de ce marché ne fait pas pourtant consensus :

« Dans le concret, les politiques néolibérales sont davantage dédiées à la protection du pouvoir des multinationales qu’à de véritables marchés ‘libres’. » (Pellizzoni Ylönen, tl.)

« Le pouvoir violent des employeurs prend forme d’une échange d’apparence libre et compétitive entre vendeurs et acheteurs. Mais en réalité, le marché est le résultat d’une intervention consciente et souvent violente de la part du gouvernement qui impose l’organisation sociale du marché à des fins non-économiques en traitant toute chose comme bien apte à l’exploitation. (...) L’histoire entière de l’accumulation capitaliste dépend de la dépossession, de la subordination du travail, et de la colonisation des ressources. » (Levidow Papaioannou Birch 161-162, tl.)

Dans la moralité du capital, la vie humaine en soi (le zôê) n’a pas de valeur en tant que telle, uniquement les traits humains qui permettent de faire avancer le projet matériel du capital de manière à maintenir l’ordre social en vigueur. Il s’agit d’un isomorphisme du monde social avec le monde commercial, une appropriation des valeurs et la culture de ce dernier groupe plus puissant par le premier groupe moins puissant (car son existence même dépend entièrement de l’argent qui est imprimé et lui est distribué par le capital). Avec l’ESS, le monde commercial, où le capital impose sa propre utilité sur chaque individu, remplace le service public, renommé « secteur civile » par l’ESS capitaliste dans une violence linguistique. Sen, dans son échange avec Drayton, fournit un bon exemple de cette logique :

« La révolution industrielle a vu le monde commercial devenir encore plus entrepreneurial et compétitif. La moitié sociale, (...) nourrie par les impôts, n’avait aucune raison de subir cette transformation. Chaque année le secteur a régressé de plus en plus résultant dans un écart (gap) avec le secteur citoyen de la génération d’avant, avec une productivité, salaires, et réputation en baisse. » (538, tl.)

Les services de base nécessaires au maintien de l’existence matérielle d’un individu seront proposés désormais uniquement dans le cadre de la moralité de possession par l’ESS, parce que la culture du capital est devenue suffisante jusqu’à devenir « raison » assez pour la plupart :

« La légitimité de l’ESS n’est pas fondée sur une évaluation objective de ses résultats. Plutôt, sa légitimité s’explique par l’acceptation dans la société de l’idéologie commerciale et la croyance que le ‘marché’ peut faire mieux. Les associations s’approprient les pratiques commerciales non parce que celles-ci permettent de mieux (...) répondre aux besoins des clients, mais parce qu’il s’agit de la façon la plus courante de faire. (...) Les ESS ne feront bientôt plus qu’un avec les institutions de l’état qui en font la promotion et en fournissent le financement. » (Teasdale 106, tl.)

Par exemple, l’éducation au planning familial, dans cet exemple d’Ashoka™, devient adossée à la propriété privée :

« Les services financiers sociaux d’Ashoka™ aident à développer une panoplie de services financiers aux clients pour le secteur citoyen. Selon Drayton, les opportunités pour les innovations entrepreneuriales ne peuvent être plus grandes vu le niveau de services manquants (current size of the service gap) (...) Le fellow Ashoka™ Patricia Nava a crée dans sa ville natale de Puebla, Mexico, un réseau d’éducateurs afin de dispenser une formation à l’éducation sexuelle et à la prévention du SIDA aux résidents des bidonvilles surpeuplés. Conformément à la conviction d’Ashoka™ que les entreprises doivent utiliser les réseaux sociaux pour atteindre de nouveaux marchés et que le secteur citoyen a besoin du marché afin d’acquérir une stabilité financière, la première venture de cette sorte a vu le jour en Mexique, avec Cemex, une entreprise de béton et de produits BTP. Ashoka a présenté Mme Nava à Cemex, qui a conçu un projet qui encourage les familles des bidonvilles urbaines à économiser pour le béton nécessaire à l’agrandissement de leurs maisons, ce qui peut réduire la violence domestique engendrée par la surpopulation. Maintenant Cemex se sert du système redistributif de Nava, et rémunère à la force de vente les formateurs en éducation sexuelle quand ils parrainent de nouveaux clients pour le béton. En mêlant intérêts publics et privés, les fellows Ashoka™ aident les communautés à avancer vers le changement durable. » (Sen 546, tl.)

Cet univers moral, d’une part, se distingue par la moralité de la possession, le droit de s’approprier la matière d’autres individus (leur corps, les corps produits par leur corps), justifié pour la simple raison que l’état met en place en cédant ses institutions du « bien commun » les conditions du marché par lesquelles cette appropriation devient légitime, conditions garanties par la violence inhérente à la structure de la dette qu’est l’état.[2] Le changemaking par l’ESS n’est que la prochaine étape dans ce cycle de dette. Cette moralité de la possession permet de garder en vie le régime de propriété privée du capitalisme avancé spéculatif : le marché est moral quand il permet de maintenir et surtout d’étendre la possession, d’enfermer toute matière non encore saisie par le capital. Arnaldi explique que :

« les pratiques (...) doivent encourager et promouvoir l’innovation et la capacité des acteurs commerciaux  d'accéder à de nouveaux marchés afin d’étendre le marché à de nouveaux espaces de la vie » (95, tl.).

Par exemple, « la médicalisation est le chemin vers la marchandisation pour bien de conditions humaines banales » (99, tl.).

D’autre part, est moral la légitimité de l’ordre social actuel qui permet la continuation de l’économie de l’offre qui ne croît que grâce à la spéculation, seule économie jugée apte à définir la culture (notamment, la culture transmise à l’école de l’état) de tous les individus : le marché est moral quand il permet de faire avancer chez les individus (leadership) la culture de possession utile au maintien de l’ordre social actuel.

Pratiques normatives

Les entrepreneurs sociaux du néolibéralisme gnostique accomplissent leurs pratiques de manière normative : être acteur de changement, faire du profit en financiarisant et en augmentant les pauvres est un acte moral éthique dans son intention (par exemple, de fournir une instruction par l’ecosystème edtech avec surveillance des profs-leaders aux enfants des pauvres « pour le bien de tous », « pour le changement ») mais non dans ses conséquences (dématérialiser les pauvres, maintenir le cycle de la dette qui garantit l’ordre social et qui permet l’accumulation de la matière par le capital culminant dans le transhumanisme). Toutefois, les acteurs de changement ne pratiquent pas l’ESS parce qu’ils sont conscients qu’en ce faisant ils aident à mener le projet de dématérialisation universelle et d’égalité féodale sous le capital dans le grand all. Être acteur de changement revient à posséder l’autre afin de ne pas être possédé par l’autre. Se responsabiliser revient à comprendre son devoir de posséder dans le cadre de la culture légitime de possession. Il est normatif car sans le devoir de se responsabiliser en s'endettant auprès du capital, les individus pourraient choisir de s’organiser entre eux, à l’échelle de leurs communautés, indépendantes du cycle de la dette organisé par l’état, hors des blockchains privés enclos des multinationales.[3]

Ce n’est qu’en acceptant de financiariser et d’augmenter les plus pauvres, que les médias s’occupent de peindre comme déficitaires ou dangereux nécessitant de la civilisation, que les moins pauvres, rassemblés autour de la défense de leurs propres privilèges auprès de l’état, vont pouvoir garder leur privilèges restants. Défendre au nom de l’humanisme universaliste, de la « raison » et du « progrès », la conformité culturelle de tous qui engendra leur dématérialisation in fine, afin de faire avancer sa propre situation matérielle dans l’immédiat, n’est pas pourtant une démarche cohérente avec la démarche révolutionnaire des Lumières.

Cette situation peu convenable devient on ne peut plus évidente avec la promotion par l’état de l’ESS capitaliste qui nécessite autant de cadrage que possible afin d’éviter de provoquer la dissonance chez ceux qui accordent toujours à l’état un rôle moral, en tant qu’artefact des Lumières, d’où l’important travail de négociation culturelle de la part des médias et de l’état : faire de tous acteurs de changement pour leur propre dématérialisation n’a rien d’objectivement immorale, seulement relativement, selon la culture, qui est en négociation constante. La transition de gouvernance en cours expose que l’humanisme universaliste a produit des conséquences en contradiction avec son propre récit, notamment la légitimation de l’appropriation de la matière des pauvres dans le cadre de la culture de possession du « progrès » universel. L’humanisme comme normativité aurait servi à permettre un cycle économique de production et d’appropriation de la matière qui n’avait, dans ses conséquences, rien de particulièrement humaniste, si par cela on entend la liberté de chacun à participer au processus de l’évolution humaine selon sa culture propre et selon son propre projet matériel, l’élévation de l’homme par lui-même. Ce qui ne peut que semer le doute quant à la normativité changemaker™ du néolibéralisme gnostique en cours, se revendiquant humaniste dans son intention, alors que dans ses conséquences, rien qu’une continuation du cycle d’appropriation de la matière, cette fois dématérialisant. Le capital ultra-concentré, dont la domination économique actuelle est le produit de la suffisance culturelle, est le résultat du récit de l’humanisme universaliste.

L’isomorphisme (commercial-->social) par l’ESS capitaliste se veut compatible avec l’humanisme universaliste. Sa culture de possession par le marché libre du capital où tous sont acteurs rationnels s’accorde avec la logique de la raison universelle de Kant et des Lumières :

« pour Kant, (...) un acte moral se produit quand on se conduit selon une raison universelle, compris comme un acte bien raisonné, donné les particularités de la situation dans laquelle on se trouve » et peu importe le contexte culturel (Miller 416, tl.).

Une fois la possession par ce marché commun du capital étendu à toute la matière, chaque acteur pourra alors exercer sa « raison », considérée par le capital comme universelle, en agissant selon sa propre utilité dans le contexte de ce marché, sans considération pour la possibilité que la culture ou moralité propre à l’individu ne lui permet peut-être pas de participer en bonne conscience à ce marché, où il ne trouvera aucune utilité.

Dromi explique dans ses études sur l’expansion de la Croix Rouge en tant qu’acteur légitime dans la création d’un nouveau champ social, l’humanitaire, dans le sillage des guerres entre états-nations au XIXème siècle, que la légitimation de nouveaux acteurs transnationaux s’effectue dans un pays selon les valeurs spécifiques à l’histoire, la culture, et au « bon sens » du pays, par l’intermédiaire « des acteurs nationaux » eux-mêmes afin de s’ancrer dans « le paysage social national » (81, tl.). En France, pays où la religion civile de l’état-providence a remplacé le dieu transcendant de la religion exotérique, les valeurs humanistes de la « raison », de l’universalité, et de l’égalité sont facilement mobilisées par l’ESS afin de cacher sa fonction stratégique dématérialisante. Ces valeurs servent de ce que Gorski, cité par Dromi, appelle un « discours de valeur ultime », c’est-à-dire « un discours qui désigne les valeurs que (...) les membres d’une société considèrent comme sacrées » (200). Ce discours de valeur ultime sert de stratégie culturelle pour un champ social en formation, tel que l’ESS dans l’éducation. Il définit pourquoi le champ devrait exister, comment devrait s'articuler son action, et quelles conditions permettront sa réussite. Ensuite, les acteurs du champ peuvent se disputer quant à la meilleure manière de mettre en place ces valeurs, mais ne chercheront pas à les remettre en question. Par exemple, en cadrant la mission de l’éducation comme une simple affaire d’assimilation d’information neutre basée sur les valeurs humanistes, parce que tout le monde devrait avoir un accès égal aux savoirs !, l’edtech permet de légitimer l’augmentation cognitive obligatoire à l'avenir dans le cadre du projet transhumaniste.

Pour un humanisme nouveau de la différence culturelle

La plupart des gens croient que les ignorants violent l’ordre de la Nature plutôt que de s’y conformer. - Spinoza

Si l’on considère l’humanisme universaliste dans son contexte historique, économique, et technologique propre, il devient possible de reconnaître que les Lumières avaient besoin de vivre selon leur culture de la « raison » pour refaçonner la matière selon la moralité propre à leur culture, et d’étendre ce droit à ceux utiles à leur même projet matériel, afin que chacun pouvait, par une nouvelle structure de négociation basée sur cette moralité (l’état), mise à la disposition de chacun en raison de son potentiel en utilité aux besoins de développement matériel compte tenu des capacités technologiques du moment (« la centralisation »), posséder de sa propre matière, afin d’être utile lui-même au processus évolutionnaire qui définirait quelle serait la culture légitime qui guiderait l’évolution une fois ce bref moment historique technologique d’utilité passé, et le capital ne nécessitant plus de contrat social par la structure de dette de l’état afin d’exploiter efficacement (« la décentralisation »). Il devient alors possible de concevoir un humanisme nouveau défini non sur des valeurs se voulant universelles à des fins civilisantes, mais sur la reconnaissance de la différence culturelle et morale face à une structure hégémonique ancienne culturellement insuffisante tenant en place un projet matériel figé, et le droit de ceux ayant une culture et moralité autre de mener leur propre projet matériel, entouré de ceux qui leur sont utiles, selon leurs propres idéaux pour l’évolution humaine. Dans ce regard critique, l’humanisme peut être considéré comme « produit dans le contexte de pratiques matérielles et discursives, qui sont bien (...) une lutte constante pour le pouvoir » (Bayne 12, tl.).

Cela nous invite à reconnaître, à la place des valeurs universelles toutes conformes, l'existence de systèmes moraux alternatifs qui cherchent à apporter du sens et de la valeur à un groupe, et renseigne son projet matériel :

« (...) le monde est organisé non par une raison universelle mais par une plus grande vision de valeurs culturelles spécifiques à différentes populations. Cette vue implique une répudiation de l’universalisme en se focalisant de manière alternative sur un collectif, plus grand que l’individu mais plus petit que l’universel. (...) tout le monde a (...) une vision essentiellement moraliste du monde liée à la raison, mais (...) cette vision prend forme au sein de chaque contexte culturel spécifique plutôt qu’au sein d’une humanité universelle. » (Miller 416-417, tl.)

En ce qui concerne notre époque, la différence culturelle demande, par un humanisme nouveau, d’être vécue et assouvie dans son moment historique propre de la décentralisation, par un processus approprié à ce moment historique et technologique, c’est-à-dire ayant lieu hors de la structure de négociation de l’état, qui ne peut servir autre objectif que d’imposer la culture de la possession du capital, suffisante pour la plupart de ses sujets, à juger de leurs préférences pour les candidats fascistes et néolibéraux depuis quarante ans, choix reflété aujourd’hui par la réalité politique de nos états et l’intolérance envers la différence culturelle qu’ils servent à aggraver. Ce serait ignorer le cours de l’histoire, cyclique et non linéaire.

La structure de l’état démocratique laïque, censée pourtant grâce à la laïcité ne favoriser aucune culture et permettre la liberté de conscience de tous, comme lieu de négociation du processus évolutionnaire, ne pouvait durer éternellement en raison de l’accumulation qu’il allait forcément engendrer, la suffisance de la culture de possession que ses politiques d’ingénierie sociale allait créer, ainsi que les moyens technologiques qui en seraient issues, avec à la fois de nouvelles capacités de gouvernance et de valeur, mais aussi la capacité de nouvelles technologies à satisfaire aux besoins culturels des individus dans de nouveaux espaces dématérialisés et immersifs. Comme tout processus évolutionnaire, les besoins culturels d’une population commencent tôt ou tard à se ressembler et se consolident. Ce qui semble pour les souffrants, culturellement opprimés par le néolibéralisme, être aujourd’hui un processus de régression est probablement une étape dans ce processus, une histoire de besoins culturels assouvis.

Cet humanisme nouveau se situe, compte tenu de cette suffisance, au niveau de la défense de la différence culturelle, de la libre conscience et la libre organisation hors du marché du capital afin de lutter contre la tyrannie de la majorité contre la différence qui se poursuit par l’état au nom de l’humanisme. Il requiert une volonté de travailler à partir de la connaissance située, c’est-à-dire de considérer un individu comme étant « situé » dans ses « rapports de pouvoir et la position au sein de ces rapports », actuels et passés, de ses groupes d’appartenance respectifs (Gaussot 183), ainsi que la considération d’une culture telle par l’objectification de ses pratiques matérielles, au lieu de leur évaluation à partir de la normativité de la culture de possession maintenue par l'état. En dépassant la peur qui voudrait tout projet matériel autonome dangereux pour le groupe le plus puissant, qui voudrait tout individu non-augmenté déficitaire tant qu’il n’aura pas été intégré dans le all, il nous sera possible de permettre à d’autres de vivre hors du marché du capital, selon leur culture et moralité propre, de participer à leur niveau à l’évolution humaine sans essayer de les civiliser pour améliorer notre propre situation matérielle en aidant le capital à s'emparer de leur matière.

Le danger de l’humanisme non-problématisé

Le risque d’un humanisme universel fondé sur la « raison » et du « progrès » et défendant l’état comme lieu idéal où la culture pouvant guider l’évolution humaine peut encore être définie, est, à terme, de se trahir par isomorphisme avec le néolibéralisme gnostique, car ne voyant pas la nécessité matérielle de ce moment : afin que l’état garde sa légitimité, la seule manière de continuer la croissance économique qui permet la redistribution est la financiarisation et la spéculation permise par la capture de toute la matière terrestre y comprise humaine et son intégration dans ces processus.

Nous assistons à la fin d’un processus : celui de l’état pour la matérialisation du peuple, et sa stratégie d’ingénierie sociale par le contrat social dans lequel l’école publique et la classe moyenne ont vu le jour. La « neutralité » de l’état n’était possible que dans son moment matériel d’origine, afin de permettre la subsomption de la diversité culturelle par l’identité nationale et la culture de la possession nécessaire à la production et la consommation de masse sans quoi la transformation de la matière culminant dans les capacités technologiques actuelles n’auraient jamais eu lieu. En tentant d’imposer encore cette « neutralité » par la violence de l’état face à toute différence culturelle ou mode d’organisation alternative, les humanistes universalistes exerceront la fonction que le capital a prévu pour eux : garder la matière orientée vers le all, en empêchant toute perte d’hégémonie pour la culture de possession. Leur travail de stigmatisation de la différence renforcera la normativité du changement qui se veut universelle pour lutter contre les inégalités.

Le capital est aujourd’hui mondialisé et interdépendant comme jamais auparavant, la matière est à chercher non chez l’état voisin par la guerre mais dans la matière biologique restant chez le peuple créé par l’état-nation.  Il s’agit désormais d’un état pour la dématérialisation du peuple. Le peuple doit être mené, par l’empathie[4] de la normativité du changement, processus renforcé par la tyrannie et le fascisme, vers la conformité culturelle par la dette jusqu’au transhumanisme, vers l’aliénation de sa matière propre afin de permettre au capital d’éterniser la culture de la possession par la propriété privée en épuisant ce qu’il reste de la demande économique[5] compte tenu des besoins culturels assouvis de la plupart qui n’en demandent pas plus.

Le processus de marchandisation pour l’utilité du capital, qui nécessite l’endettement de chaque individu, doit être naturalisé comme « sens commun » de tous, en raison de la nature de l’argent même, qui n’a pas de valeur véritable outre la confiance que la plupart lui accorde du fait de l’impression de sa rareté. Le capital ne pourra plus garder, comme il le fait actuellement, l’ordre social par la dette à partir du moment où les individus verront la véritable nature de cet argent. Donc afin de prendre réellement possession de toute la matière qui lui est endettée, endettement généralisée rendu possible par d’abord par la normativité de « responsabilisation », de « compétitivité », et « d'impact » de l’ESS, ensuite par le mélange fatal du chômage de masse et du revenu universel de base, le défi est d’inscrire cette dette dans le blockchain enclos, et puis de lier tous ceux qui y sont contraints par leur dette à l’infrastructure technologique de l’IoT et à l’augmentation transhumaniste.

Le capital ne peut continuer d’accumuler sans usurpation de la matière des pauvres : c’est uniquement pour cette raison que le capital et son état aujourd’hui ne peuvent pas « vivre et laisser vivre » les communautés face à la possibilité pourtant très réaliste d’organisation alternative de la société par le blockchain et la cryptomonnaie ; c’est pour cette unique raison que l’école publique est proclamée par le capital comme « défaillante » et devant être cédée en tout urgence à Teach for All, Ashoka™, et autres cousins de McKinsey. La réalité pourtant, que l’humanisme nouveau permet de voir, c’est que seul un individu est capable de juger pour lui-même si son école est défaillante conformément à son utilité propre et selon son projet matériel propre : une entreprise peut déclarer, par exemple, que l’école ne sert pas son projet d’acquisition matérielle, ou un parent peut protester que l’école ne permet pas de transmettre les valeurs compatibles avec sa culture d'origine, mais il est impossible de déclarer une école défaillante pour quiconque d’autre que soi-même, en fonction de son utilité propre et selon son propre projet matériel. Cela implique que l’individu impose sur d’autres – et leurs enfants, et leurs communautés, et leur matière - son propre utilité, son univers moral singulier, sa culture à lui, son projet matériel à lui, notamment en mobilisant la violence légitime de l’état pour la simple raison qu’il a le pouvoir (soit l’argent (le capital), soit l’utilité auprès de cet argent (classe sociale moyenne ou  supérieure)) pour le faire.

The new bio frontier

Le transhumanisme, avec le corps comme lieu de pillage, est une nécessité du projet matériel du pouvoir, car la productivité et l’innovation ne suffissent pas à elles seule pour garantir l’accumulation durable. Il faut toujours plus de matière à piller en raison de la contradiction inhérente au capitalisme :

«  L’innovation technologique intensive du capital transforme le travail vivant en travail mort (e.g. machines, matières transformées) et donc augmente la composition organique du capital, c’est-à-dire le ratio du travail mort au travail vivant. Ceci peut être réalisé par le capital afin de réduire la dépendance sur les travailleurs ou afin de discipliner les travailleurs pour qu’ils obéissent. Mais en réduisant la proportion du travail vivant, l’innovation limite la plus-value (surplus value). Afin de dépasser cette limite, l’expansion géo-spatial doit apporter de nouvelles ressources, humaines et naturelles (...) L’industrialisation dans la pensée courante est associée avec l’innovation technologique comme si celle-ci en était le catalyseur. Mais chaque innovation historique importante a engendré une révolution dans l’organisation de l’espace mondial, pas seulement au niveau des techniques de production. (...) Ces avancées révolutionnaires étaient accomplies autant par pillage que par productivité. Cette dynamique de productivité et de pillage ne marche que tant qu’il existe des espaces où de nouveaux régimes techniques peuvent piller (...) donc l’espace mondial doit être réorganisé afin de réaliser du profit à partir de l’innovation technologique. (...) L’innovation technoscientifique, afin de réaliser un usage plus efficace des ressources (...) dépend donc du pillage et le facilite. Inversement, l’utilisation des ressources pillées s’intensifie avec une plus grande efficacité (...). Cette relation marche dans les deux sens : de nouvelles opportunités pour le pillage peuvent engendrer l’innovation technoscientifique pour une plus grande productivité. Mais le facteur du pillage est déguisé (...) par un discours hégémonique néolibéral. »
(Levidow Papaioannou Birch 162-163, tl.)

Le transhumanisme, un faux humanisme

Sans jamais évoquer cette nécessité du pillage sur laquelle est pourtant fondé leur projet matériel, les transhumanistes défendent en se déclarant enfants des Lumières « le changement technologique comme moteur du progrès humain » (Tirosh-Samuelson 728, tl.), et se portent :

«  premiers défenseurs de la supériorité de la raison, mais comme tous les partisans des Lumières, ils doivent fabriquer des bases irrationnelles à partir desquelles défendre la raison et les valeurs des Lumières. » (Hughes 636, tl.)

Parce que 

«  Toute « raison » est historiquement situé et influencée par le pouvoir et le milieu (...), un seul récit historique parmi d’autres, et il n’y a aucune raison « rationnelle » de choisir ce récit plus qu’un autre. Toute défense de la raison découle forcément de (...) partis-pris éthiques, (...) même si cela n’est qu’une simple généralité de base, quelque chose comme ‘il est bon de pouvoir réaliser ses objectifs.’ » (Hughes 624, tl.)

Kaebnick rappelle que « différents regards sur les technologies d’augmentation correspondent à différents cadres éthiques » (186, tl.), ce qui impliquent que « (...) les transhumanistes ont besoin de reconnaître leur ‘situation’ dans l’histoire et de défendre leur épistémologie normative d’abord en tant que choix existentiel plutôt qu'en tant qu’absolu empirique » (Hughes 626, tl.). En s’écartant de l’illusion de l’universalité, la raison véritable  – la recherche du pouvoir et du profit sur la matière – est révélée, et l’hégémonie devient visible.

La communauté, noyau de l’humanité

Toute culture, toute moralité ne s’accordant pas avec celle de la possession choisie par le capital pour la suite de l’évolution humaine ne pourra être vécue désormais qu’indépendamment de l’état, par les ESS indépendantes et coopératives à l’échelle de la communauté. Pour Kaebnick, sans la communauté, le choix individuel face au transhumanisme n’est pas possible à terme, ce qui rend la défense de cette structure sociale indispensable :

« l’augmentation relève du domaine de choix personnel moral, domaine qui comprend les idéaux qui renseignent les choix individuels mais qui n’engendrent pas d’obligations sociales. Dans ce domaine, le challenge pour la politique publique est de trouver comment ‘réserver’ des espaces pour ceux qui souhaitent vivre selon leur idéal de laisser leur corps in tact (...) Très probablement on pourra y arriver (...) en accordant aux individus le droit de choisir d’augmenter ou non leur corps. » (187, tl.)

Mais :

« Si la décision de s’augmenter ou non est laissé au choix de l’individu, des pressions sociales rendraient un choix contre l’augmentation quasi-impossible, si la majorité des sujets choisissent de s’augmenter (...) Une façon que L’État pouvait garantir un espace pour ceux qui souhaitent laisser leur corps in tact serait de permettre la formation d’associations privées qui tiennent à cet idéal, étendant le principe de choix individuel à l’échelle du groupe. Ainsi, l’état permettrait la formation de sociétés non-augmentées à l’intérieur de la société. » (Kaebnick 162, tl.)

L’insuffisance du all

Il n’y a qu’une seule substance, la Nature ou Dieu. - Spinoza

Face au transhumanisme, Kaebnick voit une urgence pour l’état «  d’encourager un débat public renseigné autour de l’augmentation, afin de s’assurer que les individus sont en train de considérer les conséquences de leurs choix afin d'être en mesure de prendre une décision réfléchie » (162, tl.).

Malheureusement en raison de la nature même de l’état, qui est de servir le projet matériel du capital, ce débat n’aura pas lieu sauf à l’initiative des individus et communautés déjà renseignés. Le silence et le secret dont nous témoignons en matière de l’edtech, dont la prolifération à l’école est menée par l’état pour enrichir le capital qu’il sert en pillant les données des élèves, nous en dit long sur la possibilité d’une information honnête de la part de l’état aux individus au sujet de ce projet dématérialisant.

S’agissant de l’edtech, Bayne se demande « pourquoi les chercheurs et praticiens de l'edtech n’engagent pas avec les débats sociaux de fond » telle que « l’éthique, la gouvernance » (14, tl.), car il existe pour elle un lien indéniable entre l’edtech et l’augmentation transhumaniste :

« Les rêves d’augmentation des transhumanistes peuvent sembler éloignés des préoccupations principales du monde de l’éducation, mais ils sont en fait très proche, dans la manière que l’on pense et discute edtech (...) qui établit un lien discursif (...) avec le projet transhumaniste d’augmentation cognitive. (...) Les objectifs de l’edtech sont un élément – et même un catalyseur pour – l’adoption dans l’éducation des préoccupations du marché : la personnalisation, la demande, l’offre, l’efficacité, les besoins du consommateur. (...) Le langage même du « learning » représente une instrumentalisation de l’éducation.  » (13, 17, tl.)

La culture de la possession a été choisie par le capital pour mener le processus évolutionnaire en raison de l’utilité de cette culture aux processus matériels déjà accomplis. Sans attendre que l’état encourage le débat public, chacun doit se demander, dans l’esprit des Lumières, si cette culture est réellement pour notre moment historique actuel, compte tenu de notre situation matérielle et de nos capacités technologiques, la plus pertinente pour faire avancer le processus évolutionnaire. Est-on d’accord avec la culture de la possession reconnue comme légitime aujourd’hui et qui sera forcément celle de l’école mise à disposition par le capital aux pauvres demain ? Sinon, quelle culture, quelles valeurs souhaite-t-on vivre à l’échelle de notre communauté, qui existera à côté d’autres et avec la communauté universelle du all ? De quoi souffre-t-on dans la culture de la possession actuelle et quels aspects de la nouvelle structure de négociation légitime - le marché technocratique des algorithmes et l'ESS - empêchent de remédier à cette souffrance ? Quelle organisation sociale et économique alternative prévoir qui nous permettra de vivre de manière cohérente selon notre moralité propre ? Ce sont les questions humanistes pour notre temps.

Zooming out, notre connaissance ici-bas est, du fait de ces mots même, humainement ‘située’. Je préférerai toujours regarder le ciel à l’heure magique que n’importe quel horizon virtuel. Je préférai toujours ce qu’il existe de plus proche de l’état pur : l’eau, le bois, l'air, le bio, la chair. J’étais née dans une époque et une région où ces choses m’étaient offertes en abondance : où il n’était pas question de possession mais de présence, d’être, tout simplement, dans la grâce. Je n’ai pas de mots pour décrire ce que ça fait d’imaginer la beauté naturelle qui m’entoure à l’instant entre les mains du capital, marchandisée : j’ai conscience, en tant que non-cognitiviste, que je ne puis savoir si une telle finalité serait bien ou mal, objectivement. Je sais bien que la planète n’a pas à être « sauvée » car elle continuera d’exister bien au-delà de notre mort, que ce n’aurait été que par notre conscience des conditions matérielles nécessaires pour notre survie ici-bas que ceci ou cela nous aurait semblé bonne ou mauvaise pour elle. Mais toujours est-il que je sens dans mon rapport à cette matière, à mon propre corps qui en est issu et qui en vit, quelque chose que je sais authentique et vraie et que j’aimerais préserver hors du processus de financiarisation et d’augmentation du all, incompatible avec ma propre culture et moralité. Ce telos transhumain n’est pas le mien, bien que je reconnaisse qu’il peut convenir à la plupart, qui ont quant à eux le droit d’être pris au sérieux dans leur suffisance et respecté dans leur décision. Ce n’est pas que je suis contre l’idée de me rendre : puis qu’il n’existe qu’une seule substance, tôt ou tard l’humanité entière devra s’y rendre. Mais comme les fois précédentes dans notre histoire où le capital, avec son peuple tyrannique complice, a tenté de raccourcir le processus d’évolution en faisant rentrer dans un tout la matière de ceux dont la culture ne convenait pas à son projet d’accumulation matérielle, je ne crois pas que ce nouveau all transhumaniste – basé sur la division, l’exclusion, le secret, et la transformation de l’école en lieu de conditionnement au comportement de l’esclave[6] - soit le bon. Le transhumanisme est pour moi un projet de mort précoce, sinon de torture, déguisé en promesse de « vie éternelle », comme si cette brève expérience que nous faisons de la conscience ici-bas pouvait s’isoler de la substance infinie dans laquelle elle s’inscrit. Comme avec d’autres périodes comparables par le passé, il n’y a, cette fois encore, en attendant l’épuration, que la solidarité par la communauté qui peut offrir la possibilité immédiate d’être, dans la grâce. Ceci est la véritable révolution humaniste de notre temps : subvertir par la communauté la structure de négociation figée de l’état et sa culture hégémonique afin de vivre une culture où être et laisser être, basée sur la reconnaissance « qu’il existe un idéal tout autre du perfectionnement de soi, et que l’idéal de laisser son corps in tact doit pouvoir coexister à côté d’autres idéaux » (Kaebnick 185, tl.).


tl. = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins.
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Works Cited

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[1] Par normatif, j’entends « l’attente que les actes dans un champ social ont tendance à être jugés, comme bien ou mal, approprié ou inapproprié, correct ou transgressif. De tels jugements impliquent les normes auxquelles les populations ont été socialisées. » (Miller 415)

[2] Lire à ce sujet Debt : The First 5000 Years, de l’anthropologue David Graeber
[3] Le blockchain est pourtant une technologie de réseau encrypté très accessible pouvant être employée par toute communauté libre du capital pour ses propres besoins de gouvernance transparente et efficace. Malheureusement, parce qu’elle engendre la fin de la propriété privée, elle est détournée par le capital sous les formes privées et closes. Ce professeur de droit constate par exemple « une prolifération de blockchains enfermés (private permissioned ledgers), la dernière manifestation de l’imposition de la propriété privée telle que définie par le capitalisme sur l’espace numérique commun (...). Il s’agit d’un évènement disrupteur qui se produit dans le cadre des normes existantes : le blockchain revient à du capital qui joue avec du capital directement, en excluant toute considération sociale. Cette disruption en est tout sauf une car les conditions (normes et attentes), dans le cadre desquelles elle se produit, demeurent inchangées, notamment que le capital mondial financier détient le contrôle exclusif sur la sociale : (...) de l’ultra-capitalisme. Le blockchain est ultra-normatif (...) en termes financiers (...) pas du tout disruptif si l’on entend par cela une rupture radicale avec les normes existantes, d’une forme particulière d’organisation socio-économique. Une petite élite centralisée dicte ce qui définira la forme et substance de la décentralisation. (...) Loin d’esquiver les institutions de la finance mondial, ces registres privés sont en ligne de devenir le sine qua non de la banque de demain. (...) Il ne s’agit pas d’un blockchain public et transparent (...) mais d’un blockchain d’enfermement (...) selon la tendance du capital d’imposer sur l’espace commun ses définitions propres de propriété privée (...) le potentiel technologique du blockchain est alors réduit et affaibli dans le développement futur (...) Mais non seulement ces blockchains privés sont en train d’être mobilisés vers une sphère privée idéologique : en ce faisant, une brèche s’ouvre vers la dérégulation durable et profonde de nouveaux marchés et l’enracinement de la financiarisation à l’échelle mondiale, par la mise à l’écart du paysage juridique et de régulation existant. La devise de croissance infinie répétée par tout intérêt commercial qui prend au sérieux ses engagements et responsabilités envers le capital doit d’être de dépasser toute mode de régulation ou toute critique que menace sa survie. Ceci est la nature même du capital. » (tl.)

[4] On rappellera volontiers à Ashoka™ qu’être riche réduit en fait la capacité d’empathie.
[5] Le mélange de l’intelligence artificielle et de suffisance culturelle détruit toute demande économique restante. L’IA « promet de transformer notre monde de manière radicale, pas toujours pour le mieux (...) Elle refaçonnera ce que représente le travail et comment se créera la richesse, aboutissant à des inégalités économiques sans précédant. (...) Il s’agit d’une technologie qui prend d’énormes quantités d’informations d’un domaine spécifique, par exemple, l’histoire de remboursement d’un prêt, et s’en sert pour prendre une décision dans un cas spécifique, accorder ou non un prêt personnel, au service d’un but précis - maximiser les profits pour le prêteur. » (lien, tl.)

[6] « Spinoza refuse de faire de la volonté une puissance à part (...) ce qui est important, c’est ce rapport entre connaître, comprendre, et agir (...) La philosophie de Spinoza est justement une philosophie de la puissance. Je ne connais vraiment que si je comprends, et le fait de comprendre vraiment les choses qui m’entourent, de comprendre mon environnement, fait que je vais pouvoir agir dans ce monde, que je vais pouvoir bien me conduire, non pas en suivant des normes transcendantes (...) il ne s’agit pas de se conduire en suivant des normes ou des valeurs préexistantes vers lesquelles je vais essayer de tendre, mais il s’agit de bien se conduire en développant la puissance qui est en moi. (...) De la déploration et du fatalisme, c’est-à-dire, les choses vont comme elles vont, je ne peux finalement rien faire, et on ne peut dans ce cas que constater la faiblesse de notre volonté qui ne parvient pas en fait à nous faire agir tel que l’on souhaite agir. (...) C’est ce que Spinoza appelle le comportement de l’esclave, c’est-à-dire il rapporte la vertu à la puissance et à la liberté. Le comportement de l’esclave, c’est celui en fait qui va agir en se conformant à des règles qu’il ne comprend pas, en essayant d’atteindre des valeurs qu’il n’atteindra jamais, et en espérant obtenir quelque chose par la suite. » - Julie Henry (lien)