samedi 12 août 2017

Vers une nouvelle spiritualité du marché : la théorie



Cet article, purement théorique, est le premier dans une série portant sur l'anthroposophie à la lumière de la transition éducative et la transition de gouvernance en cours par l'ESS capitaliste. L'anthroposophie est une communauté religieuse gnostique internationale fondée au début du XXème siècle par l'allemand Rudolf Steiner dans le sillage de la division de la société théosophique d'Helena Blavatsky autour de la divinité disputée de Krishnamurti, et connue notamment pour ses écoles Waldorf, qui constituent aujourd'hui le plus grand réseau scolaire indépendant au monde avec quelques 2.500 établissements. Les anthroposophes sont souvent crédités comme pionniers de l'ESS (Lehner 482), bien avant Ashoka™, dont le fondateur Bill Drayton a inventé les appellations actuelles d' entrepreneur social et de changemaker (acteur de changement) à l'aube du néolibéralisme lors qu'il fond son entreprise en Inde en 1980. Cette série d'articles présentera en profondeur et de manière non-normative les aspects de leur système moral, de leur ontologie et eschatologie, et de leur organisation sociale et économique pouvant éclairer la conversation autour de la transition éducative, qui se sert d'une stratégie politique presque identique et se base sur un système moral similaire.

La nouvelle vocation de l'état 

Le contrat social et l’organisation centralisée de la vie sous l’état-nation s'est fait parce que le capital nécessitait, compte tenu de ses capacités technologiques à ce moment-là dans l'histoire, la capacité productive du peuple dans l’exploitation et la transformation du monde matériel, afin d’accumuler les droits de posséder de ce monde, par l’accumulation du pouvoir sous la forme de l’argent de l'état-nation. Létat autoritaire néolibéral conduit aujourd'hui une cristallisation de ce processus d'accumulation par la mise en place d’un circuit fermé de distribution du pouvoir par l’argent (prenant forme des PPP, subventions...) exclusivement entre les acteurs du capital, et une cessation de toute distribution directe d'argent au peuple, dont le capital n'a plus l'utilité en tant que force productive.

Toutefois, ces droits au monde matériel, largement acquis par le capital grâce au néolibéralisme affectif qui a su gagner la confiance du peuple qui a mis fin tout seul de manière démocratique au potentiel redistributif de l'état, sont insuffisants pour permettre la possession par le capital de manière non-violente du monde matériel restant en la possession du peuple (biens, corps, ressources restées à l’intérieur des communautés).  Pour cela est mise en place actuellement ce que j’appelle le néolibéralisme gnostique, une nouvelle spiritualité du marché dans le cadre d'une nouvelle stratégie d’ingénierie sociale des acteurs de changement par l’ESS relié au capital qui devra permettre au capital de mener ses ambitions d'accumulation chez les individus et à l'intérieur des communautés afin de financiariser la matière demeurant en leur possession, en organisant leur endettement individuel auprès du capital et leur intégration dans le processus de financiarisation, en se servant de leur dépendance actuelle sur les institutions publiques (école, santé) qui seront mobilisées comme lieux de capture (un processus appelé par Harvey l'accumulation par dépossession).


L’ancienne stratégie d’ingénierie sociale sous l’État centralisé, le dit contrat social, restera faiblement d’actualité tant que ce processus de possession intégrale n’est pas encore achevé car le gouvernement doit assurer, par ses pouvoirs culturels et juridiques, la mise en conformité du peuple avec le processus d'accumulation par dépossession, car plus que le capital accumulera du monde matériel, plus que ce processus deviendra visible, plus il deviendra tentant pour le peuple de se rassembler entre lui en communautés autonomes du capital, tels les anthroposophes. La nouvelle stratégie d’ingénierie sociale des acteurs de changement par l’ESS relié au capital devra permettre au capital d'acquérir sans violence et en toute légitimité les droits au monde matériel restés jusque-là hors de sa possession à cause des limitations du contrat social et l'obligation à la légitimité de l’État-providence par la redistribution de l'argent auprès de ses sujets. Cette nouvelle stratégie est dans la continuité de la destruction de la différence culturelle par l’état-nation, epistemicide ayant permise de mieux conformer et contrôler la demande économique du peuple (la consommation) par une culture commune maîtrisée, et vise une subsomption de tout sens autonome non seulement par la culture affective dématérialisante consumériste existante (matière --> affect), mais aussi par la nouvelle spiritualité du marché dématéralisante (matière --> change), le néolibéralisme gnostique (changemaking). Les communautés ayant les meilleures chances d'échapper à cette nouvelle mission civilisatrice sont celles dont la théorie de justice concernant la légitimité de l'ordre social actuel et de son système économique ne contrarie pas celle du capital, et qui se sont dotées d'une stratégie pour orienter la volonté de leurs membres vers un idéal culturel in fine matérialisant pour la communauté. La spiritualité matérialisante de l'anthroposophie gnostique (matière --> esprit) est une stratégie exemplaire pouvant être empruntée par toute communauté soucieuse de sa liberté culturelle à l'avenir, mais  n'est pas sans enjeux éthico-politiques importants du fait de son manque d'universalisme.


Le néolibéralisme classique


Sous la gouvernance néolibérale classique, l'appropriation du monde matériel se fait par une culture affective homogénéisante dans le cadre d'une construction du sens (meaning-making) individuel et de groupe dépendant du capital et des modalités de possession du monde matériel fixées par l'état capitaliste (e.g. la propriété privée). Cette culture prend la forme d'un consumérisme basé sur la gratification de l'égo (du moi), rendu possible par la réécriture du récit individuel (le soi) par la culture dominante, légitime et hégémonique, en fonction des besoins en accumulation du capital. Le capital acquiert à travers de ce processus culturel d'affects dématéralisants une place politique importante (par l'accumulation du pouvoir sous forme de l'argent) qui permet la mise en place des politiques publiques qui réduisent le pouvoir du peuple à reprendre possession du monde matériel de manière collective tout en le subjuguant culturellement.

Le gnosticisme anthroposophique


Sous l'anthroposophie gnostique, on peut constater une possession du monde matériel par une culture spirituelle collective désintéressée de l'égo individuel (ascèse), se revendiquant comme tout gnosticisme anti-matérialiste en raison de l'imperfection inhérente à la matière (materia, hulê), nécessitant pour sa construction de sens des pratiques matérielles partagées par les membres de la communauté et indissociables à leur culture spirituelle (e.g. agriculture biodynamique, pédagogie Waldorf), d'une manière qui peu à peu se réapproprie la possession du monde matériel pour partage par l'ensemble de la communauté anthroposophique. Pour cette raison, je considère l'anthroposophie  une spiritualité matérialisante, en ce qu'elle garde les membres de sa communauté du consumérisme de la culture affective dématérialisante en déjouant l'importance de la possession individuelle du monde matériel, en esquivant les technologies de possession et lieux de capture du capital (vaccins, pesticides, edtech, ogm, institutions publiques...), et en fournissant une structure d'opportunité parallèle qui permet aux membres de la communauté d'agir pour un changement en leur intérêt culturel, plutôt que vers celui proposée par leolibéralisme gnostique.

Le néolibéralisme gnostique



Sous le néolibéralisme gnostique, l'accumulation par dépossession du monde matériel est menée par une culture spirituelle de changement, se dotant d'une moralité par le passé absente de la culture affective égoïste. Par la promotion d'une culture se revendiquant de confiance et d'empathie entre le peuple et le capital, ce nouveau néolibéralisme aux allures éthiques permet la destruction de la culture autonome et l'appropriation du monde matériel restant par la mobilisation de communautés jusque-là oubliées ou récemment fragilisées par la cessation de distribution de l'argent à leur endroit (classes précaires, classe moyenne), processus mené la plupart du temps par des membres des communautés elles-mêmes, appelés changemakers, entrepreneurs sociaux, ou acteurs de changement. Ces personnes sont financées par le capital directement par ses entreprises d'ESS, et permettent de faire rentrer la culture de la communauté et son monde matériel dans le régime de possession capitaliste, en menant le changement qui permet d'améliorer la prestation sociale (éducation, agriculture, infrastructure) en fonction de l'utilité du capital, et en l'absence de l'argent de l’état, c'est-à-dire non par la dette publique mais par l'endettement privé de la communauté (institutions, ménages, individus), dette souscrite directement auprès du capital et financiarisée. Le néolibéralisme jusque-là s'occupait de garantir par l’état la mise en place des conditions palables à ce processus même (réduction des budgets publics, pénurie des professeurs, baisse de la qualité des prestations), et maintenant les droits aux lieux de capture garantis par l'état (PPP, smartcontracts), le néolibéralisme gnostique intervient pour garantir à ce que ces nouveaux lieux soient desservis d'une manière qui garantit la possession du monde matériel s'y trouvant (souvent anciennement biens communs (professeurs, élèves, école)) exclusivement par le capital (le changement du lieu en marché pour le capital) et non pas par des structures coopératives autonomes des communautés elles-mêmes (par exemple, la pénurie des enseignants crée par l’état doit être palliée par Teach for All, et non pas par un groupe de contractuels marxistes diplômés de l'EHESS s'étant organisés à cet effet). L'aspect spirituel de ce changement, face au désespoir généralisé, est que le processus de capture est seulement possible par la transformation de l'esprit (changemaking, leadership, mindset) du peuple de manière à ce que son monde matériel soit pleinement mis à disposition du capital par le peuple lui-même (sans coercition), ce qui nécessite une transformation spirituelle du peuple jusque-là agnostique, resté attaché à ses droits et clivages de classe dans le cadre du contrat social. Tout le monde acteur de changement signifie chaque individu devant se charger de capturer et de mettre à disposition du capital le monde matériel qui lui entoure et son corps même, en commençant par la transformation de son esprit pour bien mener cette opération dans une relation de confiance avec le capital, car ce sera lui qui possédera la matière à la fin et il faut lui faire confiance qu'il acceptera de la partager avec le peuple une fois la société transformée,  et avec une empathie envers ceux que le capital a laissé dans le besoin en rompant le contrat social. En ce faisant, l'acteur de changement devient un acteur moral, acteur éthique pour le bien de tous (for the good of all), en ce qu'il aura réussi à convertir en biens (commodis) pour le capital toutes les personnes et toute la matière autour de lui par l'endettement, leur permettant d'accéder à la citoyenneté nouvelle (full economic citizenship) qui leur permettra de s'intégrer dans le marché du capital, la spéculation.


La convergence du néolibéralisme et du gnosticisme


Les anthroposophes ne s'opposent pas au néolibéralisme gnostique qu'ils considèrent comme inévitable dans le cadre de l'évolution de la conscience, ou la montée de l'égoïsme qui finira dans une guerre de tous contre tous, avec la plupart de l'humanité devenant sub-nature (sous-humaine) avec une toute petite partie, des êtres spirituels (anthroposophes ou non), dotée d'une vie intérieure spirituelle, d'une certaine capacité d'élévation et de sensibilité. Les anthroposophes prévoient que le capitalisme actuel se terminera vers le mi-siècle avec l'incarnation du Mal, qu'ils appellent Ahriman, événement plus communément connu sous le nom de la Singularité, quand toute l'humanité deviendra mécanisée (one live electric mass). Avec leur solide stratégie culturelle en place, ainsi que leur stratégie économique par leurs ESS (la tripartition sociale), ils n'ont pas à craindre le néolibéralisme, avec qui ils partagent nous le verrons une stratégie discursive commune et un espoir de provoquer la fin de (ce qui reste de) l'état démocratique ainsi que toute institution centralisée, afin que les hommes puissent procéder à la prochaine étape de leur évolution par le développement de leurs esprits individuels (Jupiter phase). Leur politique est de garder leur distance avec le processus d'accumulation par dépossession, qui prépare le chemin pour l'incarnation d'Ahriman, inévitable, et de construire une communauté qui sera un havre pour tout être spirituel, pleinement conforme dans sa structure à ce qu'ils considèrent être la structure de l'univers et de toute chose vivante dedans, tout en maintenant auprès du capital une position politique convenable en ne pas faisant obstacle à son programme afin de ne pas être l'objet d'une oppression par l'état.

Les anthroposophes pratiquent la possession collective par la communauté anthroposophique et ses ESS associées (notamment RSF Social Finance, la Banque Nef...) qui financent des projets (y compris hors de la communauté anthroposophique) qui sont conformes à leurs valeurs culturelles et pratiques matérielles associées (agricoles, éducatives) résultant dans un pouvoir accru sur le monde matériel pour leurs membres. Exactement comme le capital derrière la transition éducative, les anthroposophes finissent gagnants et bénéficiaires dans un monde transformé par le néolibéralisme gnostique, avec une culture et environnement préservés et même renforcés, grâce notamment à un système éducatif en leur entière possession. Alors que la vie du peuple dépendant du capital risque de voir sa culture de plus en plus diluée, sa société de plus en plus anomique au fur de sa dématérialisation, finalité du néolibéralisme gnostique car en menant le changement les acteurs perdent la possession du monde matériel nécessaire à la pratique de leur culture propre, la communauté anthroposophique elle s'enrichit d'une culture de plus en plus matérielle, ce qui lui permet d'attirer davantage de membres du peuple en quête d'une culture qui leur paraît authentique et humaine.

 


Lehner, Othmar. Routledge Handbook of Social and Sustainable Finance.

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