lundi 29 mai 2017

De ‘Chefs’ à ‘Acteurs de Changement’ : Ashoka™, ou l’Ingénierie Sociale pour une Féodalité Épanouie




Le groupe autoritaire conservateur des Croix-de-Feu (devenu en 1936 le Parti Social Français (PSF)), un cercle sélectif pour les anciens combattants de la Grande Guerre fondé en 1928 par Maurice Hanot d’Hartay avec le soutien financier de François Coty devenu rapidement un mouvement de masse d’action sociale comptant plus d’un million d’adhérents en 1938 (Kennedy 37), est souvent décrit comme un phénomène unique au moment historique de l’entre-deux-guerres. Le groupe a vu le jour dans le sillage de la destruction de la Grande Guerre et avait pour objectif de rassembler la nation française autour de la gloire militaire et d’honorer les anciens combattants qui en étaient exemplaires afin de réaliser son objectif politique : la réunification nationale par la pacification sociale, l’ordre social rétabli grâce à la fin de la lutte des classes engendrée par la popularité du socialisme et du marxisme, et leur véhicule, l’Etat républicain démocratique. Le groupe espérait atteindre son objectif en menant une stratégie de pénétration sociale auprès des opprimés, notamment par sa branche dédiée à la jeunesse et à l’éducation, les Filles et Fils des Croix-de-Feu (« FFCF »). Grâce à ses interventions, les enfants issus de quartiers populaires non desservis par les socialistes et marxistes apprendraient les dispositions et idéaux nécessaires pour les inciter à vouloir défaire l’Etat démocratique, notamment son parlement, et à s’intégrer dans la grande famille unique de l’Eglise catholique.

Une telle stratégie politique anti-démocratique dissimulée en stratégie éducative peut sembler d’emblée sans rapport avec les initiatives actuelles de la dite « transition éducative » qui disent vouloir « transformer l’école » en France. Pour remettre en question cette distance, cette analyse comparera les vérités sur la société idéale et sa structure de gouvernance idéale propagées dans le discours des Croix-de-Feu/PSF avec celles constatées dans le discours d’un important groupe actuel, Ashoka: Innovators for the Public™, groupe mondial crée en 1980 par Bill Drayton, ancien consultant de chez McKinsey & Co., qui propose du venture capital aux entrepreneurs dits « sociaux et solidaires » (« ESS »). L’ESS[1] se distingue d’une fondation ou opération caritative classique en ce qu’il permet de combiner des dons uniques (telle une fondation ou philanthropie) avec un investissement commercial en capital en échange d’un profit en continu (telle une entreprise).

Bien que les Croix-de-Feu/PSF relèvent du courant autoritaire conservateur voire fasciste pour certains, et Ashoka™ a toutes les marques d’un néolibéralisme dit « progressiste », leurs objectifs politiques et sociaux sont très similaires et tout aussi anti-démocratiques l’un que l’autre, même si déguisés derrière un fin marketing apolitique et pacifiant. Leurs discours respectifs refaçonnent la représentation de la société avec le but de produire une transition de gouvernance vers un état autoritaire. Dans le cas des Croix-de-Feu/PSF, leurs efforts dans ce sens ont semé le terrain pour la légitimité du régime de Vichy, et dans le cas présent d’Ashoka™, sa stratégie de pénétration sociale par l’ESS peut très bien culminer dans une féodalité corporate pour l’ère mondialisé du capitalisme avancé où la financiarisation des pauvres sera l’une des dernières activités économiques rentables. La nouvelle organisation de la société sous ce futur état autoritaire se révèle à travers ses politiques éducatives, en France et ailleurs, par la promotion de certaines valeurs et dispositions, de même que c’était le cas avec les programmes éducatifs des Croix-de-Feu/PSF. Les concepts suivants dans le discours et la structure organisationnelle de chaque groupe seront comparés :

Croix-de-Feu/PSF
Ashoka
Le Dieu de l’Eglise catholique
le dieu du grand capital
cercle d’anciens combattants
cercle d’investisseurs proposant du venture capital
Colonel de La Rocque
Bill Drayton
Le Social d’abord !
(Social First!)
Entrepreneuriat Social et Solidaire (ESS)
(Social entrepreneurship)
Get America Working!
Mystique
Empathie cognitive (cognitive empathy)
Empathie appliquée (applied empathy)
Le corps biologique –  une bonne forme physique pour la guerre

Le soi entreprenant – les bonnes dispositions pour mener le capitalisme spéculatif
Le souvenir de la Grande Guerre
Le souvenir du capitalisme
Le souvenir du travail
Chefs
Acteurs de changement
(changemakers)
Entraînement physique
Financiariser les besoins sociaux (changemaking)
Les anciens combattants
Les capitalistes
(leaders)
L’Heure « H »
 (H-Hour)
Jujitsu / Faire basculer le monde
(to tip the world)
Travail, famille, patrie
Tous acteurs de changement
(Everyone a Changemaker)
Etat social français
Le nouvel environnement stratégique
(New strategic environment)
(An Everyone a Changemaker World)
Réconciliation nationale
Tout le monde sachant donner, exprimant l’amour et le respect en actes, un monde heureux et égal
(Everyone a giver, expressing love and respect in action, a happy, equal world)
Le Flambeau
Media Mavens
Décadence
Dépendance
Une grande famille unique
(A single, great family)
Des équipes d’équipes
(Teams of teams)
Filles et Fils des Croix-de-Feu (FFCF)
(Membres recrutés par une sélection selon leurs liens aux anciens combattants ou leur démonstration de conformité aux valeurs des anciens combattants)
Youth Venture
(membres recrutés par une sélection selon leur démonstration de valeurs capitalistes par un projet entrepreneurial)

L’Urgence de notre moment historique actuel

Aujourd’hui, du fait du potentiel disrupteur de registres décentralisés (blockchains) et monnaies non-nationales (cryptomonnaies telles que Bitcoin, Ethereum, etc.) par lesquelles s’effectuent les transactions sur le blockchain, sans parler du potentiel en transparence promis par de nouvelles technologies de gouvernance (e.g. smart contracts, le « gouvernement ouvert » (open government), et la démocratie dite liquide ou délégative) pouvant permettre une gouvernance locale décentralisée, le pouvoir futur du capital et de son état national, qui garantit un monopole sur la propriété privée, le processus démocratique, et la valeur monétaire, en tant que source unique de l’argent national, est en danger. Avec la fin du capitalisme vient aussi la fin de l’état en tant que mécanisme légitime de redistribution de ressources. Un tel changement pourrait inaugurer une gouvernance directe par le capital et ses organismes (entreprises, fondations, philanthropies, ESS), une sorte de féodalité corporate, si le capital est seul à posséder la technologie dont dépend la vie. Un tel scénario est décrit dans le rapport du gouvernement américain, élaboré avec l’aide de McKinsey & Co., Global Trends 2030, qui prévoit la possibilité d’un « monde non-étatique » (non-state world), où l’état-nation ne disparaît pas, mais coordonne des « coalitions d’acteurs étatiques et non-étatiques » tels que les « ONG, multinationales, universités, et individus riches » dans la poursuite de la réalisation de leurs objectifs politiques mondiaux (xiv, tl.). Naturellement, un tel scénario est le plus désirable de tous les possibles pour les clients des cabinets de conseil impliqués dans l’élaboration des politiques publiques et stratégies organisationnelles de la transition éducative. Mais ces nouvelles capacités technologiques sont aussi capables, avec un peuple instruit et engagé pour défendre ses intérêts, de permettre un communisme libertaire, si la possession de ces technologies est collective, égale, et décentralisée. Vu ces deux possibilités, les ambitions politiques d’Ashoka™ doivent être situées et problématisées, car celles-ci ne sont pas d’emblée évidentes dans son marketing, de même que les ambitions politiques des Croix-de-Feu/PSF sont restées ambiguës pour la plupart des français (Campbell Political Belief 178).

Pénétration actuelle d’Ashoka en France

Ashoka™ finance actuellement des centaines d’écoles changemaker™ dans le monde. En contrepartie de son soutien financier, les écoles intègrent les valeurs d’Ashoka™ dans leur programme. Ces valeurs, fondées sur le capitalisme et le monde de l’entreprise, prennent forme dans une formation basée sur l’entrepreneuriat, l’exemplarité (new leadership), la pratique de l’ESS (changemaking), et ce que Drayton appelle l’ « empathie cognitive ». En France aujourd’hui, il existe treize écoles labellisées Ashoka™, dont huit écoles publiques, selon Ashoka.org :

Les Ecoles Ashoka™ Changemaker™ en France, mai 2017
(8 publiques / 5 privées)
Nom de l’Ecole
Localisation
Statut
Living School
Paris 19è (75)
école privée
L’Ecole du Colibri
La Roche sur Grane (26)
école privée
L’Ecole des Bosquets
Epiais Rhus (95)
école publique
Collège Clisthène
Bordeaux (33)
collège public
L’Ecole du Blé en Herbe
Trébédan (22)
école publique
L’Ecole la Marelle
Saint Pantaly d’Ans (24)
école privée
La Maison de l’Enfant
Boulogne-Billancourt (92)
école publique
L’Ecole Montessori du Morvan
Bard-Le-Régulier (21)
école privée
L’Ecole Emile Zola
Lorgues (83)
école publique
L’Ecole Publique de Tourouzelle
Tourouzelle (11)
école publique
Collège-Lycée Experimental Hérouville-Saint-Clair
Hérouville Saint-Clair (14)
école publique
Collège Pierre Faure
Chauffailles (71)
collège privé
Collège Frédéric Mistral
Feyzin (69)
collège public

Le fait qu’il existe des écoles publiques labellisées Ashoka™ dans un pays comme la France avec une tradition de service public laïque en dit long sur le stade avancé de l’institutionnalisation de l’organisme Ashoka™ et l’utilité de ses politiques aussi bien aux états capitalistes qu’aux entreprises du capital. En comparaison, les politiques éducatives des Croix-de-Feu/PSF ne furent jamais été institutionnalisées et l’organisme n’est jamais intervenu directement dans le système éducatif public.

Ashoka™ est en pleine croissance en France. En 2016, l’organisme a tenu une grande conférence publique, Redessinons l’Education, où il a invité entre autres l’Ashoka™ Fellow François Taddei, professeurs et directeurs d’établissement des écoles françaises changemaker™, et le fondateur et PDG Pierre Pirard[2] de Teach for Belgium, branche de Teach for All, organisme qui travaille avec l’OCDE et les gouvernements des états capitalistes pour déprofessionnaliser et numériser la profession enseignante à l’échelle mondiale avec l’aide de l’expert-conseil de McKinsey & Co.

Dernièrement, en mars 2017, Ashoka™ a financé un documentaire chargé en affect, Une Idée Folle, pour mettre en valeur ses écoles françaises changemaker™ à travers des pratiques de storytelling contées par chacune de ses communautés scolaires, réalisé par Judith Grumbach, qui travaille également pour Liberté Living Lab (« LLL »), anciennement Player, un incubateur de start-ups et un tiers-lieu (makerspace) parisien qui travaille avec la Société Générale afin cette dernière puisse y expérimenter la banque de demain. Proche de LearnSpace, start-up qui conduit la transition éducative, LLL est un hub pour la communauté edtech capitaliste et héberge également le LabSchoolParis, une école phare de la transition.

En France, Ashoka™ semble être encore au niveau de ce que Drayton appelle « changement de tendance » (pattern change), puis que les pratiques des écoles changemaker™ n’ont pas encore été portées à toutes les écoles publiques comme il serait nécessaire pour produire un « changement de cadre » (framework change) (voir l’Annexe A pour mieux comprendre la stratégie Ashoka™ pour contrôler les politiques publiques). Comparé à la pénétration des politiques éducatives d’Ashoka™ au niveau mondial, l’opération française semble moins à l’aise à faire la promotion au grand public de son programme d’entrepreneuriat capitaliste et d’empathie cognitive nécessaire à la pacification sociale. Pour l’instant, l’accent est surtout mis sur la liberté de l’enfant, le bien-être, la bienveillance, le développement durable, la pédagogie active, et avant tout, la démocratie. Cela suggère que les thèmes davantage politiques tels que le partenariat public-privé (PPP) par l’ESS dans l’éducation et la financiarisation de l’enfance, parties pourtant intégrantes du projet politique en cours, ne sont pas encore admises dans la société française, peut-être bien en raison d’une certaine mémoire de groupes anti-démocratiques tels que les Croix-de-Feu/PSF et le climat politique que leurs efforts ont permis de crée, ou même le souvenir de l’Occupation et le besoin de garder ses distances avec l’histoire.

Stratégies discursives d’Ashoka en France

Une analyse de plusieurs scènes tirées d’Une Idée Folle disponibles sur la chaîne Youtube du documentaire, ainsi que plusieurs conférences pour le grand public suivant sa sortie également disponibles sur Youtube, permet de recenser plusieurs stratégies discursives menées par le groupe.

Un petit coup de pouce

Comme à l’époque des Croix-de-Feu/PSF, quand il n’y avait que très peu d’aide de l’Etat pour répondre aux besoins en services de la classe moyenne, Ashoka™ se présente comme un organisme pouvant apporter un coup de pouce aux écoles qui cherchent une solution pour boucler leur budget.  Dans une scène, le directeur de l’école changemaker™ Le Blé en Herbe en Bretagne explique : « on entendait (...) beaucoup disait ‘ben l’école va fermer,’ comme elle ferme dans beaucoup de villages autour, et on a dit non, voilà » (Ashoka™France, dir.).

La fatalité de la défaillance institutionnelle

Les scènes visionnés du documentaire suggèrent, sans jamais avoir recours à des critiques directes envers les professeurs (caution aussi constatée dans le discours de Teach for France, dans mon étude ici)  pouvant heurter la sensibilité de certains, que les écoles publiques traditionnelles sont des milieux peu accommodantes et les professeurs qui ont la malchance d’y enseigner sont passifs sous la dictature de l’Etat, alors que les écoles changemaker™ sont libérées de la bureaucratie de l’Etat et de la pensée conventionnelle, libres d’inventer et de s’adapter à un monde qui change. En raison de cette liberté qui leur confère la structure de marché qui fond le modèle de l’école changemaker™, suggère le récit, les professeurs et élèves dans les écoles Ashoka™ sont plus heureux.

« au début, donc on s’est dit, on veut une école différente, allons-y ! Pendant le temps de récréation ou en échange on avait tendance à critiquer le système, on était pas forcément content de nous, au bout d’un moment on s’est dit peut-être on devrait arrêter de critiquer il faudrait faire ce serait peut-être temps qu’on fasse vraiment. » (Ashoka™France, dir. “Ecole Emile Zola.”)

« les profs sont heureux »
« je me sens épanoui »
« je m’ennuie moins dans ma classe »
« c’est devenu un métier passionnant »
 (Ashoka™France, dir. “Ecole Emile Zola.”)


La démocratie, la vraie

Une Idée Folle, pour toute sa promotion de la démocratie, n’a jamais été distribué au grand public, mais diffusé par des séances à la carte organisées dans les localités ou organisations (notamment au Ministère de l’Éducation nationale, dans le cadre des entretiens Jean Zay), séances appelées par Ashoka™ projections citoyennes qui selon lui ont été organisées à la demande des localités même dans un drôle de processus démocratique :

« on a décidé de distribuer le film dans ce qu’on a appelé des projections citoyennes, ça veut dire que n’importe qui peut nous contacter pour organiser un projection ensuite il suffit de trouver une salle et on aide les citoyens à organiser des projections. » (Annexe Q)

Le spectateur est assuré que l’opération d’Ashoka™, in fine, est en fait davantage démocratique que l’offre traditionnelle de l’état démocratique. De la même manière que les services fournis par le vaste réseau des Croix-de-Feu/PSF ont amené beaucoup de citoyens à abandonner la voie démocratique pour tenter d’assouvir à leurs besoins, le discours d’Ashoka™ suggère que peut-être tout le monde serait plus heureux si l’Etat confiait simplement la gestion de son système éducatif directement au capital en le transformant en marché basé sur l’utilité à ce dernier. La recette Ashoka™ serait quelque part plus démocratique que l’Etat démocratique, conclusion qui permet de cacher une stratégie anti-démocratique, de la projeter sur l’Etat, et de se placer en position d'y apporter la solution.

Campbell décrit l’approche des adhérents des Croix-de-Feu/PSF envers l’Etat qu’ils s’étaient décidés de contourner :

« Le sécularisme républicain, croyaient-ils, ne pouvait ni renouveler la nation à l’intérieur ni la protéger de menaces extérieurs. Beaucoup ont préféré, en lieu de l’Etat, de poursuivre les solutions libératrices de l’ultranationalisme et l’unité par la « Francité ». En ce faisant, ils ont intégré un sentiment autoritaire qui trouverait forme dans le régime de Vichy. » (« Building a Movement » 726, tl.)

« La démocratie, la vraie »[3]  comme la décrit la fiche de présentation de l’Ecole Publique du Tourouzelle sur le site d’Ashoka™, se vante de la prise des décisions à l’échelle de l’école où les enfants sont conviés à être participants et délégués, modifiant les règles, qui ne sont jamais fixes, et qui peuvent se modifier avec l’accord de la communauté scolaire. Cette « vraie démocratie » est omniprésente dans Une Idée Folle :

« une école (...) participative »
« Un conseil d’enfants »
« Ouverte sur le monde »
« un délégué pour régler les problèmes »
(Ashoka™France, dir. “Ecole le Blé en Herbe.”)


Man vs. Machine : Le Faux Dilemme

« Je pense que (...) on est dans un monde en accélération permanente, euh et je dirai, plus les machines progressent, plus l’humain doit progresser (...) si on est juste capable de faire des choses que les machines savent faire ben on sera remplacé par une machine. » (Annexe Q)

« l’école du passé où l’on considérait que l’instituteur, que l’école avait tous les savoirs et n’avait qu’à délivrer un savoir, évidemment, avec internet, ça, c’est terminé, ça veut dire que l’école elle a à se mobiliser de ce côté-là, si elle est juste là pour donner un savoir, elle va être vite dépassée, très vite, elle est là de mon point de vue pour donner une forme de savoir-faire et certainement de commencer à avoir une forme de savoir-être. »[4]
(Ashoka™France, dir. “Ecole Emile Zola.”)

Ce discours peut être considéré comme anti-humaniste en ce qu’il ne prévoit pas de place pour l’utilité personnel, pour le chemin personnel parcouru et le plaisir de le parcourir par soi-même, qui pour beaucoup donne à l’éducation tout son sens. La facilité d’accès aux informations est ici confondue avec le processus de leur apprentissage, dans une logique commerciale qui place les besoins de l’entreprise (que ses employés puissent rapidement produire les informations nécessaires) au-dessus des besoins de développement de la personne (que les élèves puissent assimiler leur héritage culturel et les savoirs à leur rythme dans un cadre qui leur procure du sens). Cette logique de réduire l’homme à son utilité à l’entreprise est aussi celle du projet transhumaniste, de la promesse des interfaces machine-cerveau (e.g. Neuralink, d’Elon Musk) qui permettent de fournir un accès immédiat en continu aux informations. Dans une stratégie anti-humaniste contre le sens, la culture personnelle est réécrite en termes des besoins de la classe capitaliste, le sens personnel né d’une éducation véritablement émancipatrice qui permet de comprendre soi-même, le fonctionnement de la société et de la Nature, est remplacé par un endoctrinement aux dispositions pacificatrices et rentables pour la classe capitaliste. Cela, alors que dans un monde où la plupart des métiers seront automatisés d’ici une dizaine d’années grâce à la technologie, la culture et le sens personnel devraient être centrales dans l’éducation, situation uniquement possible si le peuple réussit un changement véritable : la mise en place d’un système politique qui permet la possession collective de ces technologies. Le discours d’Ashoka™ suggère qu’un tel système politique, qui mettrait la machine au service de l’homme, ne verra pas le jour, et que la possession technologique sera limitée à la classe capitaliste, et l’utilité de l’homme basée exclusivement sur sa rentabilité à cette classe possédante. Dans un tel monde qui met en compétition la machine et l’homme, l’évolution technologique devient  dangereuse à l’homme et risque de le remplacer, ainsi que l’école qui le forme, car les hommes sont ici uniquement définis en fonction de leur utilité au capital-dieu.

l’Ecole de l’Entrepreneuriat et de l’Empathie Cognitive

Avec Ashoka™, la mission de l’école est redéfinie : les élèves n’y viennent plus pour acquérir du savoir, puisqu’ils peuvent le trouver librement sur internet, mais plutôt pour acquérir certaines dispositions, notamment « l’empathie cognitive », et pour profiter des occasions que l’on y trouve pour se perfectionner en entrepreneuriat (changemaking), deux fonctions de l’école qui feront d’eux des adultes à succès, même dans un climat économique incertain. Changemaker™ est traduit en français comme acteur de changement, ce qui est déceptif car ne laissant pas entendre le double sens commercial/social du mot d’origine, à savoir l’obligation d’être rentable ou de réaliser un profit dans le marché du capital afin de faire du bien dans la société (maker = quelqu’un qui fait de ses propres mains, change = le sou, de la monnaie). La sociale est indissociable, dans cette idéologie, à l’utilité au grand capital, alors que dans la philosophie républicaine, la sociale est indissociable aux institutions laïques. Le changement social décrit l’obligation de financiariser les services publics afin d’améliorer la société, car, dans un monde sans état démocratique, le marché du capital est la seule manière d’obtenir un financement.

« Rien ne sera impossible, d’être acteur de changement dans leur vie. »
(Ashoka™France, dir. “Ecole Communale de Tourouzelle.”)

« ...la deuxième grande tendance qu’on a observé, et qui nous paraît aujourd’hui essentielle, c’est de développer une véritable culture du changement, et pour développer cette culture du changement, il faut permettre aux prochaines générations finalement d’acquérir des compétences qui ne sont pas celles qu’on acquiert traditionnellement à l’école, que ce soit l’empathie, le leadership, le travail collaboratif, ce sont des choses nouvelles qui ne sont pas véritablement enseignées » (Annexe R)

« Si on veut mettre au défi l’école d’hier de répondre aux questions d’aujourd’hui, mais on est totalement à côté de la plaque ! (...) C’était probablement une idée folle d’inventer l’école et c’est probablement une idée folle de vouloir changer l’école, mais au même temps, si on est dans un monde qui est toujours plus fou, s’adapter à ce monde en changement, ça suppose de mettre une école en changement, et de faire des enseignants comme des élèves des acteurs de changement. » (Annexe P)

Apprendre à coopérer avec le capital

La pacification sociale s’établit à travers une politique de coopération avec le capital, l’instauration d’un climat de bienveillance et de bonne entente, et un pardon pour toute oppression ou discrimination antérieure de la part du capital, qui y est naturalisée par un récit qui fait appel à une convergence d'intérêts communs, afin de faire naître une société pacifiée pouvant avancer ensemble dans la confiance retrouvée, ignorant les distinctions de classe :

« (...) on a quand-même conçu une partie de notre société avec des individus qui sont (...) interchangeables et on développe pas complètement les capacités de chacun, capacité d’empathie, capacité à coopérer, à faire des choses ensemble qu’on saurait pas faire seul (...) c’est cette capacité à faire des choses ensemble et à admettre ses erreurs et à avancer grâce à ça, alors que quand on est dans une vision très hiérarchique très autoritaire évidemment on peut pas avouer ses erreurs donc là ils sont encouragés et honnêtement il n’y a pas d’innovation sans erreur (...) il n’y a aurait pas d’évolution génétique s’il n’y avait pas d’erreur au niveau du génétique donc c’est un des moteurs essentiels donc c’est l’erreur mais il faut être capable d’accepter cette erreur et être capable à progresser grâce à cette erreur et pas voir l’erreur comme une source de difficulté. » (Annexe Q)

« (...) que ce soit dans le monde de l’entreprise, le monde associatif, ou dans une famille, à tous ces échelons-là, on a évidemment besoin de coopérer, pour arriver à faire mieux ensemble qu’on saurait faire seul, et le propre de l’homme est justement sa capacité à coopérer et à définir des sujets sur lesquels il a envie de faire des choses avec d’autres pour aller plus loin. Et c’est comme ça que l’homme a commencé à chasser le mammouth par exemple, parce que chasser le mammouth tout seul, c’est pas facile, mais c’est toujours plus vrai. » (Annexe N)

Le rôle du professeur revu au « prof-leader »

Dans cette école vidée du savoir, le rôle du professeur est naturellement revu pour devenir modèle exemplaire des dispositions prisées par le grand capital, qui, vécues au quotidien, non seulement rendent performantes mais aussi heureux, pourvu qu’elles soient accompagnées d’une bonne dose d’humilité et d’effacement de soi. Les professeurs acteurs de changement sont promus comme exemplaires, pas du tout comme les professeurs de la classe moyenne institutionnalisés, médiocres, peu innovantes, réactionnaires. Etre utile au grand capital serait donc pleinement compatible avec être utile à soi-même, à trouver un sens personnel dans l’école-marché, même si cette exemplarité requiert un travail sur soi constant, comme on apprend dans Une Idée Folle :

« Si je suis pas capable de faire un retour sur moi-même, je peux pas exiger que l’enfant le fasse. Donc moi ce que je propose ici, ça demande une grande, grande responsabilisation de l’adulte (...) Ce travail d’exemplarité, il est à faire toute sa vie, c’est-à-dire qu’on peut pas dire à un moment ah c’est bon c’est prêt je peux devenir enseignant je suis exemplaire. Non c’est chemin faisant. » (Annexe O)

L’individualité de l’agent, sa connaissance située (standpoint),[5] y est effacée pour être contée selon le récit qui s’inscrit dans la stratégie de storytelling, engendrant une aliénation pouvant  empêcher les agents d’être conscients de leur condition sociale commune et de la nécessité de l’action collective pour faire progresser cette condition :

« il y a pas mal de gens qui s’y sont reconnus et qui disent en fait le boulot des enseignants c’est pas de communiquer, eux leur travail c’est d’aider les enfants quoi (...) ils passent pas leur vie à expliquer sur Twitter et sur Facebook surtout car ils sont très humbles qu’ils font des choses extraordinaires et c’est pour ça que c’est important d’en parler pour eux (...) ils sont des chercheurs ils se remettent ils acceptent de se remettre perpétuellement en question et c’est ça qui les définit (...) » (Annexe Q)

Le Cadrage du Problème Social de Base : Décadence vs. Dépendance

Les Croix-de-Feu croyaient que la France de l’entre-deux-guerres avait perdu sa gloire et tombée dans un état d’anomie sans respect pour la loi, marqué par la décadence, comme le journal des FFCF, Le Flambeau, expliqua en octobre 1932 : « Depuis la guerre notre Patrie semble ne plus être, autant que jadis, le pole attractif des intelligences et des énergies. »

Cette situation, selon les Croix-de-Feu/PSF, ne pouvait être résolue sans la régénération spirituelle (Campbell « Building a Movement » 698). Dans cette visée, les Croix-de-Feu/PSF ont poursuivi une stratégie de pénétration sociale, Le Social d’abord !, comme alternative à la violence ou à la lutte démocratique. Le Colonel de La Rocque était « convaincu que l’action sociale aiderait à effriter l’hostilité de la classe ouvrière et à construire une nation plus forte, plus disciplinée, plus unifiée (Downs « And So We Transform a People » 204). Par le développement de l’aide sociale, les pauvres pouvaient co-construire leur place dans la société sous le regard attentionné des Croix-de-Feu/PSF, plutôt que d’être convertis violemment. « Nous avons cinq centres sociaux » écrivait le chef de la section féminine des Croix-de-Feu/PSF, Mme de Préval, « qui, plutôt que d’assister, proposent une véritable participation dans la vie populaire » (Downs « And So We Transform a People » 201, tl.). Cette stratégie de participation active a compris l’ouverture et opération d’un vaste réseau de crèches, halte-garderie, colonies de vacances, groupes universitaires pour étudiants, centres sociaux, cantines, associations professionnelles, et clubs d’événements (Kalman 164). La Rocque explique la stratégie du groupe :

« Notre but principal est la réconciliation civique, et puis la construction d’une grande force morale à travers le pays capable de mener la réconciliation. Nous ne saurons atteindre notre but sans une telle reforme sociale. Les Croix-de-Feu sont un modèle pour ce que nous voudrions faire la France de demain. » (Campbell « Building a Movement » 723, tl.)

Dans une approche similaire, Ashoka™ sélectionne et finance des entrepreneurs sociaux pour financiariser de nouveaux marchés dans le cadre de sa propre stratégie de pénétration sociale corporate. Puis que les dépenses de ses entrepreneurs sont plus bas et leur savoir local plus grand que ceux des multinationales, leurs efforts préparent un nouveau terrain pauvre de la manière la plus efficace et culturellement sensible pour son futur endettement par la financiarisation et son entrée dans le cycle de consommation à crédit.[6] (Annexe E)

Selon Drayton, la société, du fait de sa dépendance sur des institutions « pré-modernes » de l’Etat – ses écoles, ses universités – toutes qui à ses yeux sont basées sur la répétition, a simplement manqué d'être inventive et à trouver des solutions pour résoudre les problèmes des populations pauvres (market failure). Il s’agit bien d’un manque d’inventivité inhérent à la structure même de l’Etat et non d’un problème de financement (d’appropriation par la classe capitaliste d’un pourcentage croissant de l’argent émis par l’état dès son émission). Ces institutions « pré-modernes », comme il les appelle, rappelant le dédain de l’empereur Ashoka pour les Brahmanes, ont tragiquement échoué à devenir « entrepreneuriales » comme le grand capital. Une telle inventivité supérieure explique et légitime la saisie par le capital des institutions (mimetic isomorphic change), y compris les services publics de première nécessité tels que l’éducation et la santé, non sans rappeler la manière que les idéaux catholiques des Croix-de-Feu/PSF diffusés à travers la société étaient censés devenir une lueur d’espoir face à la décadence hédoniste-humaniste engendrée par l’Etat républicain.

Drayton décrit le problème social tel qu’il le voit :

« Je pense que nous avons un problème structurel profond et ça ne peut pas être cette modification-ci ou celle-là à l’intérieur, les décideurs politiques doivent être à la hauteur de la tâche ici, les institutions sont coincées, les gens dedans n’y sont pour rien, ils sont autant victimes que toute autre personne, et donc comment pousse-t-on à ce changement, nous avons en gros des institutions du XIXème siècle qui fonctionnent par répétition dans un monde où les fonctions répétitives n’existent presque plus. C’est tragique pour ceux dedans, c’est tragique pour le public, et c’est un défi majeur pour les décideurs politiques de prendre en main, et pour ce faire nous sommes votre meilleur allié. » (Annexe L, tl.)

« Réfléchissez sur ce que disent les universités et gouvernements, pensez pour un moment au manque d’élan dans ces secteurs, vous savez, ils ont crée un environnement pour eux-mêmes, une bulle, ce ne sont pas des secteurs qui progressent en termes de salaires, c’est précisément là où on était, et donc, au lieu de se demander, en tant qu’entrepreneurs, comment peut-on aider ces secteurs à faire cette transition, d’appliquer nos connaissances entrepreneuriales à ce grand secteur, eh bien, on prend nos distances, simplement, et je pense que c’est un vrai challenge. » (Annexe I, tl.)

Le projet politique d’Ashoka révélé dans Get America Working !

Ashoka™ ne se contente pas, naturellement, de « prendre ses distances » avec le gouvernement. Une enquête de plus près du côté de son opération américaine révèle que le groupe mène une opération ouvertement politique aux Etats-Unis, par le biais de son groupe d’action « apolitique » Get America Working ! (« GAW ! »). Dans la section Q&A du site-web du groupe, rédigé par l’économiste Richard Zeckhauser, auteur de Gouvernance collaborative : rôles privés pour objectifs publics, où promotion est faite des charter schools, GAW ! est très franc quant à ses ambitions politiques : mettre fin au financement actuel du système de sécurité sociale aux Etats-Unis par les charges salariales. GAW ! présente ses politiques comme une solution pour ne pas « sombrer dans la dette » (to go off the debt cliff), masquant la réalité que l’Etat est le seul émetteur de l’argent et garant du monopole monétaire, et que la dette nationale est en fait un état normal et nécessaire afin de permettre une économie fondée sur la demande (de garantir l’utilité au peuple) et d’éviter la bulle spéculative. Drayton estime que le taux officiel de chômeurs de 7 millions d’américains est en fait une forte sous-estimation et que le chiffre réel est davantage de l’ordre de 94 millions, calcul qui comprend la population retraitée de 44 millions, et le restant de personnes (handicapés, étudiants, et ceux ayant à charge un membre de leur famille) comme étant des chômeurs (« Telling the Truth to Tax Reformers »). La « retraite » (retirement) apparaît même en guillemets sur le site de GAW ! et on peut y lire que ce service social existe seulement parce que les gens se sont faits à l’idée d’une telle récompense, ont développé une sorte d’attente dans ce sens suite aux programmes de FDR. GAW ! se montre très critique envers une telle crise de dépendance avec un mépris total pour la connaissance située des chômeurs :

« Parce que les sans-emploi son dépendants et sans pouvoir – et en sont d’ailleurs très conscients  - il est peu probable qu’ils se défendent de leur propre voix (...) la société a dit aux sans-emploi de ne pas s’attendre à travailler et a renforcé ce message avec des subventions institutionnelles telles que les allocations et les pensions alimentaires. » (« The Problem », tl.)

Interprétant cette opinion, les gens qui « vivent de l’Etat » ont confondu leur place avec celle du capital-dieu car leur droit à recevoir des services sociaux de base tels que la retraite ne dépend pas de leur utilité aux autres. Si l’Etat permet la continuation d’un tel système, il peut arriver aux citoyens opprimés l’idée et l’envie de vouloir s'approprier la technologie du capital, situation inégalitaire permise par l’Etat à travers ses lois, et de vouloir en socialiser la possession en mobilisant la faible ossature démocratique restante de l’Etat pour retourner celui-ci contre le capital.

A partir d’une analyse économique qui ne se concerne qu’avec l’offre économique (supply side), Drayton estime que le remède à cette grande population dépendante est d’éliminer les charges salariales et sociales qui permettent de financier la retraite (social security) et l’assurance maladie des personnes âgées (Medicare), tous deux programmes qui socialisent le coût du risque, afin d’encourager les employeurs à embaucher. « En mobilisant les forces du marché » peut-on lire sur le site du GAW ! « nous allons pouvoir créer des emplois en enlevant les principales barrières économiques et sociales à l’emploi. »

Vraisemblablement le droit à l’emploi garanti par l’Etat n’est pas ce qui est entendu ici par emploi, comme expliqué plus loin sur le site du GAW ! (« The Problem », tl.) :

« De plus, nous ne proposons pas de créer des emplois publics relativement peu productifs pour les chômeurs. Au contraire, notre approche donne aux employeurs eux-mêmes beaucoup de raisons pour créer des emplois qui s’accordent le plus avec le bon sens économique. »

« une économie plus robuste d’une croissance plus rapide avec moins d’obstacles et moins de conflit social encouragerait l’entrepreneuriat, qui en retour générerait un taux de changement plus accéléré et ferait accroître la demande de travail. La croissance rapide et l’optimum social nourrissent l’âme de l’entrepreneur. »

« Les Etats-Unis peuvent faire progresser leur économie seulement d’une façon : en proposant du travail aux chômeurs qui soit sain (healthy) et non-institutionnalisé (c’est-à-dire pas dans les écoles, pas dans le militaire, et pas dans les prisons). »

De telles politiques gouvernementales laisseraient une belle opportunité aux investisseurs d’Ashoka™ (et aux clients de McKinsey & Co. avec qui Ashoka™ travaille toujours en étroite collaboration, pour donner du sens à la vie des consultants qui collaborent à titre pro bono) pour privatiser et financiariser ces programmes de risque mutualisé. Bien évidemment, puis que la plupart des américains ne paient pas grand impôt de toute façon, confier le peu qu’il reste du filet social ne résulterait pas dans une vague d’embauches car les entreprises n’embauchent pas en l’absence d’une augmentation importante de la demande, qui résulte quant à elle d’une augmentation de la consommation par des gens ayant de l’argent à dépenser, argent qui leur parvient par exemple par l’emploi public ou par les politiques publiques de redistribution de ressources (allocations). Ce qui pose problème au capital car résultant en moins d’argent pour lui directement, ce qui entend moins de pouvoir décisionnel (l’argent étant le pouvoir à dicter la production future), et pouvant résulter dans une économie centrée sur la demande réelle de l’ensemble des besoins de ses membres, donc moins spéculative, avec moins d’opportunités pour la financiarisation du fait des programmes de mutualisation de risque non-privatisés, donc moins d’opportunités pour les entrepreneurs sociaux d’Ashoka™. Le capital doit privatiser les services publics de l’Etat afin de s’offrir de nouveaux marchés pour répondre à ses propres besoins en accumulation. Afin de s’assurer d'un système économique basé sur la possession capitaliste et un état autoritaire qui ce permet, plutôt qu’un état démocratique à vocation distributive, il est nécessaire d’assurer l’endettement de tous les citoyens quel que soit leur âge auprès du capital, ce qui permettra la financiarisation et la spéculation, et la sous-traitance de services de mutualisation du risque et de services publics par les entrepreneurs sociaux (e.g. les charter schools, lieux d’exception pour l’accumulation et la financiarisation, préférables aux écoles publiques qui sont hors du contrôle direct du capital et ne se prêtent pas bien à l’accumulation). Une telle gestion privée assure un certain niveau de prestation social pendant que le capital procède à s’approprier un maximum d’argent de l’Etat dès son émission, le plus tôt et le plus directement que possible, en saisissant le contrôle des politiques publiques.

Mobiliser la jeunesse : FFCF vs. Youth Venture

Beaucoup en France croient encore à l’existence des services sociaux de l’Etat (e.g. l’assurance-maladie, la retraite) et la gratuité, neutralité, et qualité de l’éducation publique, donc afin de coopter ces personnes dans le projet de gouvernance envisagé (qui, aux Etats-Unis, est plus ou moins devenu une réalité naturalisée), Ashoka™ doit commencer jeune, à l’école, en conformant la conception de soi (self-concept), l’identité de chaque élève aux dispositions et valeurs requises par le capital et qui seront pour le jeune devenu adulte comme naturalisées et vraies.

Cohen explique qu’il est de la nature des organisations d’espérer à une culture idéale, déterministe, qui prescrit les actions de leurs membres en établissant des procédures en fonction de leurs impératifs de responsabilité, et la pensée organisationnelle estime qu’avec les structures les mieux adaptées, cette culture idéale peut être atteinte (98). L’individualité peut trouver une place accueillante si elle peut contribuer à l’innovation ou à l’entrepreneuriat, mais si, au contraire, cette individualité entre en dispute philosophiquement avec l’idéologie de l’organisation, elle est alors considérée comme pathologique (98). C’est alors que la conformité du soi doit être renforcée en continu par l’application d’outils de standardisation, tels que des tests, qui évaluent les individus pour veiller à la conformité de leur soi avec l’idéal de l’organisation. Mais cet idéal n’est jamais atteignable en réalité car insensible à la complexité du soi (selfhood), à l’ensemble des liens sociaux qui s’y croisent. Les organisations essaient de transformer le soi de leurs membres selon l’idéal de la stratégie organisationnelle, or c’est le soi, en tant qu’agent actif (authorial self), qui doit choisir ou non d’accepter d’assimiler l’idéal de l’organisation en son sein (99). C’est donc au niveau du tricotage du soi que toute opération d’ingénierie sociale doit être menée.

Dans les FFCF, l’action sociale et les colonies de vacances ont servi d’espace où transmettre les valeurs catholiques traditionnelles et où cultiver la résilience physique et psychique à l’instar des anciens combattants. Ces valeurs équiperaient les jeunes d’un « bagage important leur permettant de se conduire fièrement dans le chemin de l’honneur » peut-on lire dans Le Flambeau (janvier 1931 : 4). Valeurs dont « l’esprit de camaraderie et de solidarité vraies, l’esprit de discipline nécessaire à la réussite de notre organisation, à l’exécution de nos idées, la sympathie que nos chefs ont méritée, le respect de l’ordre, l’amour du pays, le dévouement au drapeau » (Le Flambeau, novembre 1929 : 2).

Dans la même veine, les Youth Venture d’Ashoka™ sont des jeunes gens dont les actions et dispositions, l’entrepreneuriat en particulier, démontrent leur conformité aux valeurs des investisseurs capitalistes d’Ashoka™, et qui sont bien partis sur le chemin pour devenir des Ashoka™ Fellows, des entrepreneurs qui représentent des opportunités d’investissement pour le venture capital.

Les écoles changemaker™ et programmes liés telle que le dispositif LeadYoung ou encore l’initiative Start Empathy, qui fournit un programme scolaire d’accompagnement pour apprendre « l’empathie cognitive » aux écoles publiques et instituts de formation des professeurs, servent de moyens d’endoctrinement des jeunes et de leurs professeurs à travers le monde, aux dispositions et valeurs capitalistes d’exemplarité (new leadership), entrepreneuriat collaboratif (collaborative entrepreneurship) et à la réalisation de profit par la financiarisation de la sociale (changemaking).

Drayton explique comment être acteur de changement :

« Il vous faut pratiquer, pratiquer, pratiquer être puissant et être acteur de changement. Une fois que vous savez comment faire, et dès que vous avez les compétences, vous apprendrez ce qu’il vous faudra apprendre. Vous avez la clef à l’univers et pour être une bonne personne. » (« How to be a change agent », tl.)

Plutôt que d’honorer les anciens combattants et d’émuler leur rôle pour la victoire nationale, Ashoka™ apprend aux jeunes d’honorer et d’émuler les entrepreneurs capitalistes dès leur plus jeune âge, car être capitaliste à succès rend puissant (powerful) par la réussite individuelle. Comme écrit Drayton dans son manifeste pour l’éducation, « Growing Up : The New Paradigm and Jujitsu of Introducing a New Mindset » :

« Quand vous parlez prochainement à un entrepreneur véritable, demandez-lui quand il ou elle a construit quelque chose pour la première fois et observez ses yeux de près. Quand il ou elle se souvient de ce moment, la fois quand il ou elle a eu pour la première fois son pouvoir – vous verrez à quel point ce moment-là est central, magique. » (6, tl.)

Grâce à cette stratégie, il est espéré que le souvenir du capitalisme et le souvenir du travail survivra malgré les opportunités pour y mettre fin nées de l’évolution technologique. Surtout, les changemakers™ ne doivent pas s’interroger ni débattre avec les gens qui les critiquent. Drayton donne des conseils pour s’entretenir face à la critique, qui consiste à réduire toute rapproche à l’individu contrarié, échappant à toute lutte de classe :

« il vous faut tout simplement les ignorer avec politesse, ce sont globalement des gens qui ont fait des décisions dans leur vie, ou pour qui des décisions ont été faites, où ils ne se sont pas donnés la permission et quand vous le faites ça les dérange parce que cela laisse supposer qu’ils n’ont pas vécu leur vie aussi pleinement qu’ils auraient pu. » (Annexe T, tl.)

A leur époque, les Croix-de-Feu/PSF espéraient que les FFCF garderaient vivant le souvenir de la guerre et du nationalisme : « votre enthousiasme prolongera le nôtre » écrivait La Rocque dans Le Flambeau (août 1932 : 3). « Il faut envisager l’époque où le flambeau tombera de nos mains ; c’est vous qui le relèverez pour le transmettre aux générations futures. Il est réconfortant de se dire que cet admirable effort ne sera pas perdu (...) derrière nous. » (Le Flambeau, avril 1931 : 2)

Kalman explique que la suite logique d’un entraînement à ces valeurs était la réalisation du projet politique des Croix-de-Feu/PSF : vaincre définitivement grâce à la force des jeunes le socialisme et le marxisme.

« Les Croix-de-Feu/PSF ont assigné un rôle double à cette jeunesse élite. D’abord, la jeunesse devait faire naître une France nouvelle, en tant que socle du mouvement vers l’Etat social français. Ecrivant dans les pages du Flambeau, un chef de la jeunesse a appelé à être des réservistes des Croix-de-Feu – les nouveaux combattants. Ils ont appliqué les principes de leurs pères puisés dans les tranchées, volonté et héroïsme, pour faire naître une société nouvelle basée sur la hiérarchie, la discipline, et le leadership. En tant qu’extension logique de ce rôle, il était attendu de la jeunesse des Croix-de-Feu de reconnaître et de vaincre l’ennemie (en priorité la gauche socialiste et communiste) sous toutes ses formes, allant du PCF ou ARAC au Secours Rouge International et à la Jeunesse Sociale. A cette fin, ils recevaient une liste complète de noms de partis et d’organismes de gauche, qui comprenaient logos et symboles. Les ayant mémorisés par coeur, les jeunes membres pouvaient agir en conséquence et le groupe récompensait les enfants de tous âges d’avoir agi dans l’intérêt de l’organisme et de la nation. » (166, tl.)

Dispositions : Mystique vs. Empathie Cognitive

Les Croix-de-Feu/PSF ont attiré l’attention sur le fait que c’étaient les qualités des anciens combattants – leur forme physique, leur loyauté à la nation, la mystique qu’ils incarnaient – qui les ont rendu grands lors de la Grande Guerre. Mais la cause de cette guerre, à savoir la course à la domination entre nations capitalistes dans leurs ambitions respectives d’accumuler du pouvoir et de démontrer leur puissance technologique, n’a jamais été problématisée par les Croix-de-Feu/PSF, puis que considérée comme situation naturelle et inévitable. En lieu de problématisation, ils faisaient l’éloge d’une certaine mystique, la gloire de la France en tant que nation chrétienne, gloire qui serait le socle même de l’identité française. Cette fusion du religieux et du national a permis aux Croix-de-Feu/PSF « à la fois de promouvoir leur propre nationalisme ethno-religieux et d’être français » (Campbell Political Belief 10, tl.). De plus, puis que la plupart des français étaient de l’avis que la France était bel et bien une nation chrétienne, il allait de soi que la République devrait alors être chrétienne.

Dans une logique similaire, Ashoka™ suggère, puisque la plupart des français seraient de l’avis que la France est bel et bien une nation capitaliste, qu’il va de soi que la République devrait être directement gouvernée par les capitalistes. Ashoka™ prône l’empathie envers le capital(isme) car dans sa version de l’histoire la classe capitaliste incarne les dispositions uniques ayant rendu grand le monde. Dans cette histoire, c’était l’empathie qui a propulsé le libéralisme et le libre-échange, et non la course amorale à la domination et à l’accumulation du pouvoir par le profit en répandant l’exploitation dans de nouveaux marchés, avec des coûts de production toujours moindres. De la même manière que les Croix-de-Feu/PSF sacralisaient la tuerie amorale de la guerre engendrée par l’état-nation capitaliste et structuraient leur aide autour du premier critère d’utilité – la nationalité – à cet état-nation, Ashoka™ sacralise le néolibéralisme et mondialisation en les dépolitisant, afin de cacher le fait qu’il s’agit d’une stratégie de guerre contre le peuple quelque soit sa nationalité,[7] et structure son financement selon le premier critère de l’utilité – le potentiel en profit (change)  – au capital mondial.

Depuis le regard téléologique d’Ashoka™, les capitalistes sont déjà des acteurs de changement empathiques puis que leur position sociale actuelle en est la preuve, de s’être retrouvés avec un tel pouvoir pendant le moment technologique actuel, ce « moment historique » qui, pour citer Drayton « il leur a été donné de servir » (Annex L, tl.). Menant ce raisonnement à sa conclusion logique, la classe capitaliste actuelle est la plus utile à l’évolution technologique du fait de sa capacité unique à en fournir l’investissement nécessaire, ce qui lui confère aussi le droit d’investir directement dans les technologies (qui comprennent les politiques publiques et modes de gouvernance) qui lui seront personnellement les plus utiles. Cette chance inouïe serait de l’ordre de la bénédiction divine, du sacré, et non attribuable à une hégémonie culturelle quelconque ou à la privation du peuple d’une éducation critique. Drayton décrit la situation actuelle :

« On nous a confié, je crois, une confiance sacrée dans un moment dans l’histoire de grande risque et opportunité, le plus grand changement dans la société humaine depuis 12.000 ans, et on doit penser grand, on doit agir grand, on doit travailler ensemble, et à chaque fois que vous vous sentez tentés par la pensée conventionnelle...rappelez-vous ce qu’est notre confiance. » (Annexe L, tl.)

Mythe et mémoire

Alors que le récit des Croix-de-Feu/PSF était fondé sur une connaissance approfondie de l’histoire française et la mémoire de la Grande Guerre, la version de l’histoire d’Ashoka™ peut être résumée dans une phrase brève sur la répétition (e.g. l’exploitation des commodités) qui a donné suite au changement (e.g. le statu quo actuel de croissance économique par la financiarisation des commodités et la spéculation qu’elle permet) (Annexe F), suivi par la promotion de Gandhi, Martin Luther King Jr., et plusieurs autres militants reconnus pour leur contribution au progrès social et qui, selon Drayton, étaient en fait des entrepreneurs sociaux sans le savoir (Annexe C). Pourtant, la discrimination (sur la base de la classe/caste, race, genre, culture) et l’impérialisme faisaient justement partie des politiques publiques de l’état-nation capitaliste devant permettre à son élite et au système économique de ce dernier de poursuivre l’accumulation en rentabilisant l’exploitation selon l’ordre social établi,[8] tout en apaisant la population majoritaire afin de préserver la légitimité à gouverner, tout comme la financiarisation et spéculation à notre époque qui peuvent être considérées une colonisation de la liberté actuelle et future des opprimées et de leur conscience (culture, self-concept, weltanschauung) nécessaire pour maintenir le niveau de vie des dominants et de ceux qui vivent de leur rente.

En vérité, si les populations opprimées par le passé n’avaient pas eu la capacité de se révolter et de désobéir dans le but d’obtenir des droits formels auprès de l’état-nation, si leurs luttes avaient été passées sous silence dans l’impératif de préserver l’harmonie sociale et faire preuve d’ « empathie cognitive » envers les dominants ou sinon « d'être marginalisés », punition que Drayton promet à ceux qui n’obéissent pas au projet de gouvernance d’Ashoka™, elles seraient mortes et le progrès éthique de l’espèce humaine n’aurait jamais eu lieu.

Un tel révisionnisme historique oppose l’état-nation (d’une fatalité immorale), accusé par Ashoka™ de colonisation et de ségrégation, à une classe capitaliste (et marché « libre ») étrangement morale, qui du fait de son souci d’équilibre économique et poursuite de gains de productivité par l’efficacité serait incapable de telles pratiques discriminatoires menées par l’état-nation. Le marché est présenté comme un fait historique déconnecté de la lutte sociale et du parcours évolutif de l’espèce humaine dans lequel il s’inscrit.

Dans la version de l’histoire d’Ashoka™, si vous n’êtes pas capitaliste, vous n’êtes pas une bonne personne, car le marché « libre » (l’utilité au capital), qui s’oppose à l’état-nation, est la seule voie vers la paix, et il n’existe pas d'autres voies possibles pour y parvenir. A aucun moment est interrogé la possibilité que, bien que le capitalisme et la mondialisation aient réussi à améliorer considérablement la vie de bien de personnes, que la suite logique de notre moment historique, la prochaine étape d’évolution de l’humanité, est l’appropriation de la technologie que cette étape a permise d’élaborer, la possession collective la prochaine étape dans l’évolution éthique humaine, étape ne pouvant se franchir jusqu’à ce que le marché « libre » s'épuise, de la même manière que l’état-nation de l’époque industriel s’est épuisé par la guerre.

Le système économique de la classe capitaliste basé sur l’utilité immédiate au pouvoir actuel est présenté comme déconnecté des politiques publiques oppressives par le passé grâce auxquelles la classe capitaliste a organisé l’exploitation selon son utilité immédiate, politiques telles que l’expansion et l’exploitation coloniales, le racisme institutionnalisé, l’organisation de la société autour d’une dichotomie genrée afin d’assurer l’exploitation des femmes pour la reproduction de la nation et le travail de soin (care) et d’éducation morale nécessaire à la reproduction sociale. Au lieu du capital(isme), Ashoka™ présente comme problème principale l’état et les droits et libertés accordés au peuple par celui-ci, problème d’ailleurs de justice sociale pour l’ère globale inadapté aux enjeux auxquels doit faire face l’humanité. Le marché mondialisé et dépolitisé « libre » sous la toute puissance du capital-dieu est proposé comme seule alternative.

Dans ce récit néolibéral, le marché « libre » basé sur l’utilité au capital est présenté comme la voie la plus juste, en ce qu’il abandonne les catégories d’exclusion traditionnelles (notamment raciales, genrées, ethniques, ou religieuses) en faveur de la seule utilité de chaque individu devant le marché « libre », où l’on peut réussir en se montrant le plus utile aux autres (à ses clients) en fournissant le meilleur travail ou le produit le plus apprécié. Mais cette version des faits néglige de préciser que cette utilité aux autres par le marché « libre » est d’abord subordonné à l’utilité à la classe capitaliste, qui, par sa nature, afin de garantir son pouvoir futur, ne peut permettre l’existence d’un travail (e.g. celui des professeurs critiques) ou d’un produit (e.g. une éducation gratuite), peu importe son utilité à l’humanité, qui nuirait à sa prééminence dans l’ordre social. Cette réalité est exposée aujourd’hui dans la transition éducative : l’école publique est défaillante et ses professeurs fainéants pour la seule et unique raison que cette école et ses professeurs doivent être intégrés dans le cycle de financiarisation, afin d’assurer que tous les êtres humains à l’avenir seront dès leur plus jeune âge eux-mêmes pleinement inscrits dans ce même cycle, en tant qu’objets de spéculation, selon leur utilité future attendue, et occasions d’endettement par leurs prêts étudiants, qui seront quant à eux originés dans les réseaux blockchain, dénommés en cryptomonnaies associées, des institutions financières actuelles, afin de garantir l'utilité du peuple au marché « libre ». Au lieu d’être le lieu où le progrès éthique de l’espèce humaine aurait pu surmonter ce processus d’exclusion qui dépend du maintien des inégalités sociales, l’école publique devient l’école-marché, dont la raison d’être même devient d’empêcher le progrès éthique humain, par la financiarisation et la réécriture du soi selon les dispositions prisées par la classe capitaliste mondiale.

L’Eternelle Mission Civilisatrice

Les Croix-de-Feu/PSF ont considéré les bénéficiaires de leurs services comme moins dignes que leurs membres, à qui il incombait de civiliser les premiers. Dans cette visée, les Croix-de-Feu/PSF ambitionnaient « de recruter des individus intéressés à rejoindre et à introduire une force civilisatrice dans les communautés locales » (Campbell « Building a Movement » 724, tl.). Mais le fait que ces communautés étaient considérées comme moins dignes n’impliquait pas qu’elles étaient responsables de leur infériorité, selon la pensée déficitaire du groupe. Les Croix-de-Feu/PSF se sont autorisés à civiliser les communautés car ils en avaient le devoir,[9] étant supérieurs :

« Ne reprochons donc pas aux jeunes d’être ce qu’ils sont. Ils ont les défauts, certes : ceux de la race, exagérés. Leur amour-propre est ombrageux. Mais, à côté de ces erreurs, que de véritable foi, de goût, de confiance ! Ils s’attachent avec dévouement à ceux qui veulent les commander, les former avec patience, bienveillance et fermeté. Leur conduite est la clef de voûte du commandement. » (Le Flambeau, mai 1933)

« Nous devons redoubler notre caution, notre diplomatie... Ces enfants sont encore très frustrés, très sauvages, mais profondément affectueux et attachants. Ils ne chantent plus l’Internationale, grâce à l’influence pacificatrice de mes chers collègues. Ces petits connaissent La Marseillaise dans son intégralité et comprennent l’amitié et l’accueil. Ils ont abandonné l’esprit de la haine et du tribu, ils commencent à comprendre l’esprit de solidarité et du travail d’équipe. » (Mme de Préval, citée dans Campbell « Building a Movement » 724, tl.)

« dans nos centres sociaux, nos moniteurs ont des amis, anciens communistes redevenus français grâce à eux. Nous ne parlons pas politique – cela ne concerne pas les petits – mais on change d’ambiance, on crée un climat, on fait la paix entre nous en amitié et bonne entente. La pensée de La Rocque pénètre les âmes. » (Mme de Préval, citée dans Downs « And So We Transform a People » 201, tl.)

Ashoka™ s’inscrit dans une pensée déficitaire, sérieusement carencée en connaissance située, qui rappelle le syndrome du white savior (« le messie blanc qui arrive sur scène et sauve ») : les gens ne sont pas pauvres en raison de l’accélération de l’accumulation du pouvoir par la classe capitaliste, mais parce qu’ils n’ont jamais appris à se faire suffisamment utiles au capital. L’empathie devient synonyme pour un engourdissement de la conscience qui permet l’exploitation sans problématisation des rapports de pouvoir, sans souci authentique pour la dignité d’autrui, « empathie » qui n’est autre chose qu’une avarice de plus qui permet au capital et ses adhérents de justifier un statu quo qu’il devient de plus en plus difficile à justifier. Drayton explique sa manière de voir :

« Alors (l’école de) Shirley c’est une communauté très pauvre, il ne s’agit pas de quelque famille talentueuse de la classe moyenne (...), voici alors quelque chose que nous pouvons faire dans toute communauté dans tout pays et je pense que c’est absolument nécessaire que nous le fassions. » (Annexe D, tl.)

« Si on ne vous donne pas la compétence d’empathie appliquée quand vous êtes petit(e), ce qui est inexcusable, on ne devrait pas vous blâmer, on devrait nous blâmer, alors ça ça me fâche vraiment car c’est ce qu’on fait, peut-être 20 à 30 pour cent des gens dans le monde sont marginalisés car on a manqué à faire quelque chose de super simple – on doit avoir une révolution semblable à celle pour les droits civiques ou pour les droits des femmes, pour que tous les jeunes, et non seulement les enfants d’une poignée de familles fortunées qui sont envoyées aux meilleures écoles où l’on encourage ce genre de chose mais tout le monde comprenne l’empathie, le pratique, et puis pratique l’empathie, le travail d’équipe, et le leadership. Ceci est LA révolution le plus fondamentale que l’on doit faire passer. » (Annexe S, tl.)

« et acteur de changement, c’est la chose la plus puissante que vous pouvez être, donc tout le monde vraiment puissant, tout le monde bénéficiaire du même don qu’a reçu tout le monde ici présent, de pouvoir donner à un niveau supérieur, d’exprimer l’amour et le respect et l’action supérieure, c’est ce qui apportera à tout le monde comme nous ne cessent de l’assurer les prophètes et scientifiques, la santé, une meilleure espérance de vie, le bonheur. » (Annexe H, tl.)

« aujourd’hui on ne peut pas être une bonne personne en faisant attention à bien suivre les règles peu importe combien une personne essaie si il ou elle manque de l’empathie cognitive, il ou elle fera du mal aux gens et gênera des groupes. Alors il ou elle est terminé(e). Si vous me faites du mal je ne veux pas de vous près de moi (...) cette tendance, qui se répand partout dans le monde, est terriblement destructrice. Cela favorise le désespoir, la dépression, la colère, la division. C’est un facteur majeur dans l’inégalité de distribution de revenus partout dans le monde. » (Drayton « Growing Up » 4, tl.)

« on a appris que si les jeunes ne maîtrisent pas l’empathie, ils vont être marginalisés dans le monde moderne, et dans le monde dans lequel nous vivons, nous avons 25 à 30 pour cent de gens dans le monde qui sont marginalisés, personne ne veut avoir affaire à eux, des groupes entiers de gens sont marginalisés. Alors, quelle est la cause de cette marginalisation ? Eh bien, il y a des causes multiples mais nous sommes venus à croire de plus en plus que la cause unique le plus importante est que des groupes entiers, et donc les individus qui en sont membres, n’ont pas maîtrisé une compétence bien compliquée, celle de l’empathie appliquée. En 1900, 97 pour cent des enfants dans le monde grandissaient dans des villages paysans isolés, petits, statiques, où s’ils apprenaient simplement les règles, où s’ils faisaient ce que faisait leur père ou mère, ils s’en sortiraient, ils seraient admis dans la société, plus maintenant. » (Annexe G, tl.)

Ainsi, le capital cache son amoralité en s’attribuant les qualités, dont l’empathie, de ceux qu’il a opprimés et continue d’opprimer, et puis légitime son pouvoir actuel, et son droit d’apporter la solution au problème d’inégalité qu’il a crée, en revendant ces mêmes qualités aux opprimés vivant dans la fausse conscience et avec qui ces qualités, tout naturellement, résonnent. Avec l’accumulation croissante, la vérité est inversée et réécrite par le discours et hégémonie culturelle. La violence devient la vulnérabilité et la vulnérabilité devient la violence. Suivre les règles et jouir de droits deviennent incompatible avec le développement d’une culture d’empathie, car cette empathie n’est autre chose sinon la pleine acquiescence au projet politique du capital, peu empathique car ne souhaitant pas financer les institutions publiques.

Les droits, qui fournissent les conditions sociales nécessaires au développement d'une société véritablement empathique en ce qu’ils garantissent un certain niveau de redistribution de ressources et préviennent le fascisme,[10] doivent être déchus afin de préparer le terrain pour, comme les Croix-de-Feu/PSF le comprenaient si bien, la transition violente de gouvernance qui suivra. Dans leur fausse conscience, les opprimés doivent internaliser la croyance comme quoi ils n’ont pas été suffisamment empathiques car leur obéissance (respecter les lois de l’Etat, les valeurs de leur culture) en échange d’une certaine protection de droits, de libertés, et accès aux ressources, a engendré un manque d’empathie généralisé qui expliquerait les inégalités socio-économiques croissantes. Adhérer aux règles d’un contrat social démocratique avec le capital serait donc incompatible avec l’empathie. La croissance située de l’acteur est effacée et son histoire remplacée par celle d’Ashoka™ : le marché mondial civilisant et une manière faussement empathique d’être en société qui permet le fonctionnement optimal du marché « libre » mondial. Cette fausse empathie remplace l’empathie intersubjective authentique par la connaissance située, capable d’engendrer une évolution éthique vers une possession décentralisée et collective de la technologie suite à la prise de conscience par le peuple de son humanité et lutte communes.

Hiérarchie : Chefs vs. Changemakers, Anciens Combattants vs. Ashoka Fellows

Le titre de chef était attribué par les Croix-de-Feu/PSF à ses moniteurs de colonies de vacances et autres jeunes à postes de responsabilité. Tout le monde pouvait devenir un chef et y était encouragé : « Enfants, jeunes gens, jeunes filles du Mouvement Croix-de-Feu, chacun de vous doit devenir un chef » écrivait Noël Ottavi dans Le Flambeau (août 1935 : 2).  Mais seuls certains y sont parvenus car l’organisme, comme le militaire qui l’avait inspirée, reprenait une structure hiérarchique (Downs « Each and Every One » 1). Les jeunes des FFCF devraient devenir les « nouveaux cadres de l’élite antirépublicaine » (Kalman 158, tl.) qui se mobiliseraient pour mener un idéal national et social en dehors de leur milieu bourgeois d’origine, ce qui leur permettrait de comprendre personnellement les besoins des familles de la classe ouvrière (Downs « And So We Transform a People » 195).  Quand l’Heure « H » tomberait, évènement que La Rocque ne cessait de promettre l’arrivée imminente, ces petits chefs seraient bien préparés pour répondre à l’appel de tuer tous les socialistes et marxistes et de bouleverser l’Etat français républicain et son parlement pour conduire la société sur le « chemin de l’honneur ».

Pour Ashoka™, la clef pour assurer l’ordre social et la prééminence de l’autorité de la classe capitaliste, ce sont ses Fellows. Ces capitalistes confirmés ont crée énormément de valeur, et commercial et social (changement), et contribué à un changement de cadre (framework change) dans leurs pays, c’est-à-dire à l’implémentation des politiques d’Ashoka™ à l’échelle nationale par la mise à conformité des politiques publiques de leur état. Les Fellows sont l’équivalent du cercle prestigieux des anciens combattants des Croix-de-Feu/PSF, avec leurs histoires de guerre qui incarnaient les valeurs de l’organisme et fournissaient le récit à imiter. Le Flambeau expliqua en juin 1933 cette exemplarité :

« Il est utile, il est sage, et surtout dans la jeunesse, de chercher des modèles à imiter, de demander des conseils, d’obéir à un vrai chef et d’apprendre auprès de lui la manière de commander. L’imitation est un point de départ nécessaire. »

Mais au-delà de ses Fellows vénérés qui servent de mentors et prétextes de storytelling, dans le nouvel ordre mondial d’Ashoka™ basé sur la hiérarchie du monde des affaires, tout le monde doit être rentable, tout le monde doit être acteur de changement afin de survivre dans un monde sans état démocratique et services publics laïques garantis. Par ailleurs, chacun doit pouvoir contribuer à l’accélération du processus de spéculation M-->M’ (le changement) et prendre la responsabilité logistique pour les commodités (C) que le capital devait gérer à lui seul par le passé, quand l’exploitation directe (répétition) était plus rentable et moins risqué.

 Dans ce processus de délégation, chacun peut connaître le sentiment d’être puissant (powerful) en obtenant un financement par le capital, affect d'une puissance illusoire qui permet de dissimuler l’inégalité croissante indéniable du pouvoir décisionnel engendré par la possession de la technologie par la classe capitaliste, l’automatisation du travail, la spéculation incontrôlée, et la privatisation des services publics.[11] Dans le discours d’Ashoka™ le capital désacralise l’exploitation répétitive qu’il sacralisait par le passé, dans le mythe homogénéisant de l’état-nation industriel à bureaucratie légale-rationnelle et son système scolaire méritocratique fondé sur la compétition qui servait à remplir les rangs hiérarchiques dans le cadre d’une exploitation efficace :

« Le problème d’un système éducatif basé sur la compétition, c’est que, par définition, il n’y aura qu’un seul premier de classe par classe, et si en plus, on crée des classes dans lesquelles on met tous les premiers de classes, il y aura très peu d’enfants qui auront été premier de classe toute leur vie, et si, quand on n’est pas premier de classe, on est persuadé qu’on est moins que rien, ça veut dire qu’on crée une société dans laquelle la plupart des gens sont convaincus qu’ils ont très peu de valeur. » (Annexe N)

Et il résacralise la créativité et le collectif, longtemps nié, dont l’utilité au processus de financiarisation peut donner une impression de démocratie, contrôle, et construction d’une société égalitaire, qui fournit une alternative au conflit social qui verrait l’Etat remis au service du peuple.

« Pendant des milliers d’années, tout fut organisé en hiérarchie de fonctions répétitives. Mais ça change. La hiérarchie ne peut fonctionner dans un monde qui se définit par le changement. » (Drayton, cité dans Lamb, tl.)

« Nous passons d’un monde où plusieurs personnes géraient tout et où tous les autres effectuaient des tâches répétitives ... à un monde d’acteurs de changement. » (Drayton, « How to Be a Change Agent », tl.)

« Dès que vous avez une équipe d’équipes, chacun doit être un joueur (player). Et vous devriez être capable de voir et de contribuer au changement pour être un joueur. (...) Tout le monde pourra être un joueur, pas juste plusieurs personnes (...) ‘Ce changement se passe par ici, comment peut-on contribuer à ce processus de changement ?’ » (Drayton, cité dans Lamb, tl.)

Mais si vous en êtes exclu, votre exclusion est quelque chose que vous faîtes à vous-même, la pire des choses que vous pouvez faire, dont vous êtes le seul responsable, et non pas quelque chose qui vous arrive par l’exploitation d’autrui :

« Ce monde change si vite et si vous n’êtes pas acteur de changement, vous êtes alors exclu(e) du jeu, et c’est la pire des choses que vous pouvez faire, vous ne pouvez pas contribuer, vous n’êtes pas bienvenu(e), et donc je m’inquiète beaucoup pour ça : on pourrait se retrouver avec une société profondément divisée et donc une société très en colère, et je pense que vous pouvez voir ça prendre forme déjà, partout dans le monde, ou on peut s’en sortir par le haut, dans un endroit bien meilleur. » (Annexe J, tl.)

« Quand tout le monde est puissant, vous ne pouvez pas vous permettre d’avoir quelqu’un tout puissant en haut qui n’est pas engagé pour le bien de tous, c’est bien trop destructeur, et par ailleurs il se trouve que c’est cela que nous disent les gens, on le sait parce que tous les prophètes nous l’ont dit, tous les scientifiques nous le répètent, c’est quand vous exprimez l’amour et le respect dans vos actes, quand vous êtes impliqué(e) pour le bien de tous, c’est tout ce qui vous rend heureux, en bonne santé, et de longue vie (...). » (Annexe H, tl.)

Cette nouvelle société est faussement démocratique bien sûr, car chaque décision doit être validée directement par et servir d’abord l’utilité du capital-dieu, et le processus d’accumulation qui garantit que sa place sociale actuelle, ainsi que la place sociale de ceux qu’il opprime, demeura in tact. C’est l’utilité au pouvoir actuel qui décide du bien-fondé du projet :

« Quand on fait de chacun acteur de changement, on entre dans une communauté locale, on disrupte car on dit ‘ça ne marche pas très bien, voici une idée meilleure, plus facile à l’emploi, et l’un d’entre vous, peu importe qui, manifestez-vous et faites de cette manière-là,’ donc nous sommes des recruteurs de masse d’acteurs de changement, et c’est une forme de croissance bien plus puissante, il y a quelque chose d’encore plus puissante et c’est quand on prend chacun d’entre nous qui travaille ensemble sur un projet et se dit, ‘quels sont les principes universels pour les décideurs clefs du secteur ? Quels sont les principes universels qu’ils trouvent importants ?’ Et puis on sait que ça marchera et puis tout ce qu’il nous faut faire c’est le travail de l’entrepreneur de comment parvient-on au nouveau système depuis où l’on est maintenant, et encore une fois c’est une chose où l’on peut collaborer, cela est pour la deuxième génération d’Ashoka™ la chose la plus importante que nous faisons. » (Annexe L, tl.)

« Est-ce (le projet du changemaker™) une grande victoire pour tous les décideurs clé du secteur ? » (Annexe T, tl.)

Mettre fin à l’Etat démocratique : l’Heure « H » vs. Faire basculer le monde

A l’heure actuelle, Ashoka™ met tout en oeuvre pour « faire basculer le monde », de produire « un changement fondamental dans la structure de la société » (Annexe F, tl.), d’abord en faisant basculer écoles et communautés une après une, en pratiquant ce que Drayton appelle un jujitsu qui résultera dans une sorte de Heure « H » future, quand le monde entier basculera pour devenir un monde où chacun doit être acteur de changement :

« Depuis deux ans Ashoka™ applique son jujitsu aux Etats-Unis. Le programme Youth Venture pour les ados, avec une longue expérience riche et prototypée en faisant basculer des écoles et villes individuelles, rejoint maintenant cette approche en empathie de jujitsu. Vu le succès croissant aux Etats-Unis, les autres continents agissent rapidement pour suivre (...). Le Youth Venture d’Ashoka™ a permis de faire basculer des villes entières et des ensembles de villes entières pour que les nouveaux collégiens entrent dans une culture où chacun est acteur de changement. » (Drayton « Growing Up » 5, tl.)

La stratégie jujitsu semblerait avoir comme ambition de mettre fin à l’état démocratique de manière discrète et stratégique en appliquant un minimum d’effort sans confrontation ni violence directe, de la même manière que le Colonel de La Rocque a placé la violence (restreinte à la branche paramilitaire des Croix-de-Feu, les volontaires nationaux (VN)) comme secondaire à la stratégie de pénétration sociale, Social d’abord ! Bien que l’entraînement militaire des membres du VN se préparait déjà depuis un certain temps, ce n’était pas avant les révoltes antiparlementaires du 6 février 1934 que cet aspect violent de la stratégie de l’organisme s’est manifesté.

Pour Ashoka™, les écoles changemaker™ sont clé pour faire basculer le monde, puis qu’elles assurent que chaque enfant ait une connaissance pratique en empathie cognitive qui est « critique pour faire basculer le système » (Drayton, cité dans McLean, tl.). Le monde aujourd’hui serait même sur le point de basculer :

« Nous traversons une transition un peu bizarre, une grande transition (...) maintenant nous devons passer à l’étape suivante. Nous devons franchir la zone de prise de conscience du basculement, qui viendra rapidement. Et je pense que nous venons tout juste d’y entrer maintenant. Il y a sept à dix endroits dans le monde qu’il faut faire basculer si vous voulez faire basculer le monde : la Chine, l’Indonésie, l’Inde, le Brésil, les Etats-Unis. Ces cinq grands pays dominent complètement leurs continents respectifs. Aussi l’Europe germanophone et le Japon sont très influents. Si vous pouvez faire basculer ces endroits, vous pouvez faire basculer le monde. » (Drayton, cité dans Lamb, tl.)

« (...) si nous pouvons rendre puissants 20 pour cent des enfants maintenant pour que nous obtenions 20 fois le nombre d’acteurs de changement à la prochaine génération, alors dans chaque secteur, les organisations peuvent être comme Google, et elles dépasseront tout le monde car il s’agit d’un avantage compétitif durable, et puis à ce moment-là on aura franchi le point de transition, et donc moi, nous sommes juste au bord de ce changement. » (Annexe L, tl.)

« alors la première étape est, il faut avoir un déclencheur, le moindre nombre de forces, parce qu’on est petits, on est toujours petits, donc vous avez le moindre nombre de forces qui interagissent, elles se multiplient, donc, écoles, juste aujourd’hui à Oxford nous avons accueilli une école à Oxford en tant qu’école changemaker™ au Royaume-Uni d’être pionnière dans ce processus, les entrepreneurs sociaux, journalistes et éditeurs, donc vous pouvez voir comment ceux-ci se rejoignent pour être un déclencheur. Deuxième étape, vous devez avoir des partenaires de grande taille, syndicats,[12] ESPE, ils doivent y être impliqués aussi, et vous devriez faire en sorte que ça soit ouvert à tous, la troisième étape, que je viens de décrire dans le mouvement pour les droits civiques, ce sont des années du basculement véritable où des millions de gens, vous devriez leur parler, leur fournir l’anecdote quotidien, et puis enfin l’institutionnalisation, c’est très bref, mais on sait comment faire. » (Annexe K, tl.)

Structurer l’Utopie : Une grande famille unique vs. Une équipe d’équipes

« ça nous apprend comme j’ai dit tout à l’heure à vivre en société, à s’entraider, et à s’aimer. » (Ashoka™France, dir. “Ecole le Blé en Herbe.”)

Ashoka™ fait la promotion d’une « société plus heureuse, plus égale » constituée de « gens qui savent donner » (des givers) organisés en « équipes d’équipes » pour interpeller le besoin inné de l’humain de vivre dans une communauté coopérative pleine de sens, comme avant l’aliénation par l’exploitation capitaliste et la division du travail. Il prêche l’expression de l’amour par actes, mais cet amour est tout sauf un agapē : il s’agit encore une fois d’une fausse conscience envers le capital-dieu que l’individu aliéné de lui-même et des autres  a appris à confondre avec l’amour envers son créateur.

Le discours de Ashoka™ divorce ces besoins humains, d’une société égale, de l’ agapē par l’entendement permis par l’éducation, de la fondation politique préalable nécessaire à l’existence d’une telle communauté véritablement égale et instruite, à savoir la possession collective de la technologie et le droit garanti aux ressources externes (interpersonal self-ownership), et les remplace par l’équilibre du marché (« les problèmes ne peuvent dépasser les solutions ») et le self-ownership individuel mais non interpersonnel. Il inscrit son projet dans la continuation de la grande unité promise par les prophètes et par la science, alors qu’un tel projet de gouvernance aboutira non à une grande société unifiée, mais bien dans la féodalité du peuple sous le capital-dieu ayant réussi en s’appropriant le système éducatif du peuple à légitimer son droit à la possession  :

« Pour y parvenir, on doit faire comprendra à chaque parent, à chacun, aux jeunes, ceci est le nouveau jeu, on doit fondamentalement le changer, maintenant et si on fait ça, alors on aura un monde où ce n’est pas possible que les problèmes dépassent les solutions car tout le monde y sera acteur de changement et on sait travailler ensemble et on a les compétences en empathie cognitive pour nous guider et qui ce nous permet, et puis c’est aussi un monde bien plus égal, car tout le monde est puissant, tout le monde sait donner, et tout le monde est efficace pour la seule et unique raison qu’il est seulement doué pour comprendre et vraiment se concerner pour tout le monde et pour l’ensemble. » (Annexe J, tl.)

« c’est une question d’aider les gens à ouvrir leurs esprits et de voir ‘ah, d’accord ! on vit dans un monde en changement, c’est le nouveau jeu, c’est un jeu bien meilleur, tout le monde acteur de changement implique que ce n’est pas possible que les problèmes dépassent les solutions, c’est une société de par sa nature bien plus égale car tout le monde est très puissant, tout le monde acteur de changement,’ réfléchissez-y, et puis tout le monde a cette expérience, nous l’avons tous, d’exprimer l’amour et le respect par nos actes et d’avoir une vie vraiment heureuse, vraiment heureuse. » (Annexe H, tl.)

Dans le discours de Drayton, il semblerait réconcilier le besoin croissant du peuple de retrouver une société basée sur la possession collective véritablement égalitaire et sans classe, avec le besoin, incompatible, du capital d’accélérer l’accumulation de son pouvoir :

« Alors, pourquoi ça, pourquoi pense-je que c’est maintenant le début du basculement ? Deux raisons principales : on doit changer, la révolution agricole a produit un petit surplus, quelques personnes se sont installées en ville, et elles n’avaient affaire qu’à elles-mêmes, et tous les autres sont restés invisibles. C’était une structure très plate, alors que maintenant, on a des milliers de milliers de pièces qui bougent et elles bougent de plus en plus vite, et un petit pourcentage est incapable de gérer le tout. On a besoin de gens partout pour ajuster chaque chose en continu. Et on doit avoir ça, on ne peut pas travailler à la manière d’autrefois. Et la deuxième raison est très humaine : demandez-vous, qu’est-ce qui vous apporte la plus grande satisfaction ? On a la chance d’être puissants, de pouvoir donner, de faire une grande différence, alors imaginez comment serait-ce si on n’avait pas ça, combien triste, combien frustré, serait-on ? Eh bien, c’est là où en sont la plupart. On doit changer, et la nécessité est vraiment de notre côté ici. Alors, comment fait-on, à quoi rassemblera ce monde ? » (Annexe L, tl.)

Tout comme les Croix-de-Feu/PSF envisageaient une société de croyants, et de non-croyants qui seraient convertis à la religion catholique, vivant ensemble en paix dans une « grande famille unique », Ashoka™ envisage une société de petits capitalistes qui vivent ensemble en harmonie et amour, ce qu’empêchait la lutte des classes, et financiarisent les besoins de tout un chacun, pleinement heureux car tout le monde s’inscrit désormais dans le marché « libre », sous un capital-dieu tout puissant qui possède toutes les données, ressource externe première pour avoir la meilleure intelligence artificielle et donc les algorithmes toujours meilleurs, et qui contrôle toute la technologie et donc l’évolution de celle-ci, et reçoit, en tant que rentier, tous les profits, sans mitigation par un quelconque état démocratique.

Dans les deux cas, l’humanité ne sert pas Dieu dans le sens spinoziste, ce qui nécessiterait la possession collective par tous les hommes de la Nature (qui comprend la technologie et les autres ressources externes), mais sert l’homme uniquement, que ce soit dans la forme de l’Eglise qu’il a créée, ou dans la forme d’un groupe tout aussi exclusif de certains hommes qui constituent aujourd’hui la classe capitaliste.

Dans l’eschatologie chrétienne futuriste non-catholique, une telle situation suggère un moment dans le temps décrit dans le livre de l’Apocalypse dans la Bible, appelé la Grande Tribulation, où il sera requis de tous de porter « la marque de la bête » afin de survivre.[13] Il y est expliqué que toutes les religions, y compris le christianisme, tomberont dans le piège et deviendront intégrés dans le système économique terminal, qui se revendiquera humanitaire et pacifique.

En tant que PDG d’Ashoka™, Drayton détient le plein pouvoir, en tant que titulaire de la marque déposée, de discerner le titre essentiel de changemaker™, tel un empereur légitimé par les investisseurs tout puissants du capital-dieu.[14] Bizarrement, acteur de changement n’a jamais fait l’objet d’une marque déposée en France, peut-être bien car le groupe s’attend à l’adoption de changemaker™ à l’avenir dans tous ses marchés nationaux.

Pour cultiver la peur nécessaire à la complicité les opprimés, Drayton ne cesse d’avertir que ceux qui ne seront pas acteurs de changement seront bannis, marginalisés et livrés à la désolation. Parents, professeurs, et directeurs d’établissement doivent éduquer les enfants selon les valeurs capitalistes d’Ashoka™, sinon :

« Combien de directeurs d’école primaire savent qu’ils échouent dans leur travail si même un seul élève en CE2 n’a pas compris l’empathie cognitive et si tous les élèves ne sont pas en train de s’y entraîner ? » (Drayton « Growing Up » 5, tl.)

« Tout enfant ou jeune aujourd’hui qui ne cultive pas de manière active les compétences complexes, difficile, et apprises qui lui permettent d’être acteur de changement a un avenir bien sombre (...). Ne pas s’assurer qu’il ou elle a ces compétences-là, et une identité personnelle affirmée en tant qu’acteur de changement avant l’âge de 21 ans relève aujourd’hui de la négligence parentale et scolaire. » (Drayton « Growing Up » 3, tl.)

« donc toute personne dans cette génération d’enfants et de jeunes qui ne comprend pas ce nouvel environnement stratégique et ne s’y prépare pas en a gros, toute société et toute ville qui ne voit pas cela et ne se conduit pas en conséquence en a gros. » (Annexe D, tl.)

Kitcher interroge une situation semblable, celle d’un dictateur qui établit des règles qui obligent ses sujets dans leur propre conduite de prendre en compte les besoins et souhaits des autres sujets, et promet des punitions sévères dans le cas où ces besoins et souhaits ne devraient pas être satisfaits. Si tous répondent aux besoins et souhaits de tous ceux avec qui ils interagissent, il n’est pas d’emblée évident que le système du dictateur est un échec sur le plan du progrès éthique : l’altruisme des actes (behavioral altruism) remplace la conduite intéressée. Le système qui en résulte ressemble à ceux du début de la société humaine : un système de règles produit un altruisme des actes chez tous les membres d’une société, et adhérer à ces règles fait diminuer la tension sociale ; celui qui veillerait à l’application de la loi est remplacé par une présence séculaire large et répandue basée sur la peur, invisible sur simple observation. Les procédures du dictateur constituent alors une modification importante de la vie humaine car restreignant les conditions par lesquelles les capacités humaines pour l’altruisme psychologique (psychological altruism), celui qui fond le progrès éthique véritable, peuvent être exprimées et développées (226-227). L’éthique de l’homme est née non sous un dictateur ou régime d’oppression quelconque mais dans l’obligation d’être attentif aux besoins de chaque membre du groupe afin d’éviter la fragmentation du groupe (228). Dans des petites sociétés égalitaires, où les membres avaient une capacité limitée pour l’altruisme psychologique, ils apprenaient à vivre ensemble et à négocier les tensions rencontrées dans leur vie sociale commune en cherchant à en comprendre la cause (229).  Par la suite, le projet éthique a évolué de manière à ouvrir la possibilité pour des sociétés hiérarchiques, où les impositions des dictateurs sont devenues possibles. Mais toujours est-il que de telles sociétés oppressives ne peuvent remplir la fonction originale de l’éthique et ne peuvent permettre à l'humanité d'avancer dans le sens du progrès éthique (229). Dans la vision d’Ashoka™, « l’empathie cognitive », qui pourrait, en l’absence d’une problématisation, sembler synonyme de l’altruisme psychologique qui fond le progrès éthique (voir par exemple l’Annexe B), est non autre qu’une acquiescence aux besoins du capital en dispositions humaines, un non-progrès.

Donc l’accumulation continue d’accélérer en raison de la dérégulation généralisée du capital qui finance la structure de gouvernance autoritaire proposée par Ashoka™, et aboutit à une organisation sociale qui fonctionne par l’exclusion, qu’elle soit fasciste (sur la base de la nationalité et conformité aux traits associés avec l’identité nationale) ou néolibérale (sur la base de l’utilité au capital mondial et conformité aux dispositions qui lui sont utiles), et ceux qui ne se montrent pas utiles à l’une ou à l’autre mode d’accumulation seront soit tués directement par les xénophobes ou racistes haineux, par la guerre, ou par la violence directe des forces de « sécurité » de l’Etat, ou plus communément, laissés simplement à mourir dans la pauvreté et l’aliénation. Le capital assume la fonction divine en ce qu’un petit groupe de personnes ayant le pouvoir décisionnel direct décident à quelles ressources (si aucune) les autres êtres humains se verront attribués un certain niveau d’accès. Pour beaucoup de  chrétiens, cette période est une tribulation pendant laquelle les justes mourront, car avec une telle suraccumulation, la seule manière de gagner sa vie est d’accomplir un travail qui fait, directement ou indirectement, de mal ou tuent d’autres personnes qui consomment des ressources, par exemple ceux qui ne sont pas acteurs de changement et qui empêchent le capital d’atteindre son objectif d’un pouvoir total sur les ressources par l’accumulation de tout l’argent de l’Etat en attendant la mise en place généralisée du blockchain et des cryptomonnaies d’une manière qui garantit son règne éternel. Porter la marque d’acteur de changement revient à porter la marque de la bête, être puissant (recevoir la bénédiction du capital-dieu par un financement) revient à pouvoir survivre, être une « bonne personne » revient à être une personne rentable au capital-dieu. Mais une lecture transhumaniste de l’eschatologie chrétienne, par la métaphore de la ressuscitation du Christ comme moment où tous ceux qui ont vécu pour Dieu, c’est-à-dire pour la Nature entière donc l’humanité entière, se réapproprieront la technologie pour vivre éternellement, jusque-là contrôlée par le capital-dieu et dont les bienfaits étaient restreints à ceux ayant consenti de participer à son projet économique basé sur la mort.

Le « nouvel environnement stratégique » du capital-dieu, comme dans le royaume de l’empereur Ashoka, où la participation des religions dans l’administration des services sociaux et la veille à l’application des lois a eu un effet important dans le maintien du royaume (dans le cadre de la politique de dhamma), semble pleinement compatible avec l’eschatologie catholique (ainsi qu’avec d’autres religions ayant des ambitions similaires) qui prévoit la conversion au sein de l’Eglise d’un nombre maximum de non-croyants. Drayton explique :

« Voici où nous avons vraiment besoin que les institutions religieuses fassent ce qu’elles ont fait à l’époque des prophètes. Nous traversons actuellement une période de transition tout aussi importante qu’alors, mais évoluant à une vitesse bien plus rapide. C’est un moment pour chacun d’apprendre cette compétence qu’est l’empathie, et tout le monde devra faire preuve de cette compétence à un niveau de plus en plus élevé. Les cultes qui contribuent à ce processus, qui le comprennent, qui font en sorte que chaque croyant – et chaque personne qu’il touche – possède cette compétence, et qui peuvent expliquer son urgence éthique en termes d’équité et d’égalité dans la société, brilleront. (...) » (Drayton « How to be a Change Agent », tl.)

L’objectif des Croix-de-Feu/PSF, même si jamais explicité en France métropolitain, était d’assurer la pleine intégration des non-croyants dans l’Eglise catholique. Par sa branche algérienne, le groupe enseignait que la religion musulmane et la nationalité française étaient incompatibles, et qu’il n’était pas possible d’être musulman pratiquant et français à la fois (Campbell Political Belief 26). En France, le groupe pratiquait davantage de tolérance tout en encourageant ses bénéficiaires vers le catholicisme :

« Dans leur propagande, les Croix-de-Feu/PSF ont mis à l’honneur l’héritage spirituel chrétien de la France et sa place dans l’identité nationale comme politique clé dans la mission civilisatrice, mais dans la pratique, cette dimension spirituelle se réduisait à une interprétation catholique du christianisme. Par exemple, la règle en matière d’éducation des Croix-de-Feu/PSF était de contribuer à la formation intellectuelle de la jeunesse grâce à une « éducation spirituelle » sans plus de précisions. Mais les instructions de Mme de Préval (...) aux moniteurs étaient de noter la confession de chaque enfant inscrit, de discerner son niveau d’intérêt pour le catéchisme, de lui apprendre à respecter l’histoire de la France en tant que nation chrétienne. Certaines adhérentes ont même acheté des robes pour la première communion des enfants et les ont conduit à la messe. De sa part, La Rocque a encouragé les militantes à prendre note des Églises que fréquentaient les enfants et de s’assurer de leur assiduité. Ainsi, les militants des Croix-de-Feu/PSF ont empêché tout rapprochement entre le Catholicisme et le républicanisme et le consensus laïque croissant. » (Campbell « Building a Movement » 725, tl.)

L’Etat Social Français vs. Le Nouvel Environnement Stratégique

Contrairement à Ashoka™, dont le discours, en raison de la mémoire de la seconde guerre mondiale, ne suggère jamais explicitement une transition vers la féodalité sans avoir recours à l’euphémisme (donnée l’histoire française, il est aujourd’hui impossible pour tout groupe d’attaquer ouvertement la démocratie), les Croix-de-Feu/PSF ont milité ouvertement pour la fin du parlement et la fin de la IIIème République démocratique, et son remplacement par une gouvernance autoritaire, l’Etat social français, dont les détails sont restés ambiguës (Kalman 7).

Le groupe demandait un « nouveau régime », « la rénovation des institutions actuelles (...) et leur remplacement », et une révision, comme l’explique Kalman, de chaque aspect de la nation et de l’Etat, allant de la vie politique à l’économie en passant par le genre, la jeunesse, et la politique d’exclusion (9, tl.). Les Croix-de-Feu/PSF ne sont jamais parvenus à instaurer  l’Etat Social Français tant rêvé, où, promettait La Rocque, « l’intérêt personnel » serait « subordonné à l’intérêt général » (Kalman 86, tl.), ou chacun serait un giver. Plutôt, le groupe a réussi à créer un climat social et politique propice à la mise en place du régime de Vichy. La stratégie Social d’abord ! a séduit de nombreux français bourgeois qui n’avaient plus aucune confiance en la capacité de la IIIème République à résoudre les problèmes économiques ou la division sociale, ou de protéger contre les menaces étrangères, et l’invasion allemande était la preuve ultime pour beaucoup que la République parlementaire avait en fait affaibli la nation (Campbell Political Belief 178).

Conclusion : L’Héritage des Croix-de-Feu/PSF et la leçon pour notre temps

Après la dissolution des Croix-de-Feu et autres groupes paramilitaires par Léon Blum en 1936, La Rocque a continué ses efforts dans le cadre démocratique de l’Etat par le nouveau Parti Social Français (PSF), projet qu’il avait élaboré bien avant en anticipation de la décision de Blum. Bien que toujours férocement antiparlementaire, La Rocque a accepté d’obéir aux règles du jeu démocratique dans l’espoir d’y mettre fin (Campbell Political Belief 10). Comme expliqua Edmond Barrachim, membre du PSF cité par Kéchichian, « il conviendrait, en effet, pour séduire les masses, de donner au parti une apparence plus démocratique et républicaine » (374).

A l’aube du régime de Vichy, les Croix-de-Feu/PSF étaient devenus un mouvement de masse incontournable qui « ne restait plus dans les marges de l’espace parapolitique de la protection sociale, mais opérerait activement au centre de celui-ci, au même titre que les autres organismes » (Downs « And So We Transform a People » 209, tl.). Passé 1940, l’action sociale du groupe n’était plus exclusivement menée par les femmes et les jeunes, mais était devenue l’affaire de tous, y compris les hommes, qui s’étaient mobilisés pour « sauver la France » (Campbell Political Belief 24, tl.). La transformation sociale accomplie par les Croix-de-Feu/PSF a permis au Maréchal Pétain «  d’atteindre un objectif de longue date : saisir le contrôle social et politique requis pour renier la République » (Kalman 11, tl.).  Beaucoup de membres des Croix-de-Feu/PSF ont accédé à des postes de pouvoir au sein du gouvernement de Vichy et leur mouvement a fourni un modèle stratégique qui serait ensuite repris par « une bonne partie de la droite » (Kalman 11, tl.). Cette « reconfiguration de la politique de la droite » était une conséquence directe du succès des Croix-de-Feu/PSF « d’avoir modifié la relation entre les partis politiques et la société civile » (Downs « And So We Transform A People » 192, tl.). Le Maréchal Pétain, qui incarnait les valeurs promues par les Croix-de-Feu/PSF depuis dix ans déjà  – autoritaire, chrétien, capable de sauver la France avec un projet de réconciliation nationale – avait la confiance de nombreux français qui supportaient déjà ses idées du fait de leur promotion par les Croix-de-Feu/PSF, malgré l’absence de détails précis sur son projet de gouvernance souhaité (Campbell Political Belief 178).

Selon Campbell, si les élections auraient eu lieu en 1940, le PSF les aurait remportées (Political Belief 25). La stratégie Social d’abord ! a réussi à réduire le soutien de la population pour les principes démocratiques, alors que « la IIIème République était de plus en plus autoritaire, gouvernant par décrets à la fin des années 30 afin de marginaliser le parlement divisé » (25, tl.). La devise Réconciliation nationale fut empruntée des Croix-de-Feu/PSF par le Parti Radical pour gagner le soutien du peuple et détourner l’attention de celui-ci du parlement figé (25). Le nationalisme ethnoreligieux des Croix-de-Feu/PSF a fourni le raisonnement de base de « bon sens » et le soutien populaire nécessaire pour le décret de novembre 1938 qui créa des camps pour non-désirés et étendra les offenses punissables par déportation, et ensuite en 1940, qui a vu Vichy déchoir quelques 110.000 juifs algériens de leur nationalité française (25).

Réfléchissant sur le paysage politique de l'entre-deux-guerres et la grande popularité des Croix-de-Feu/PSF, la leçon principale à retenir de son succès est peut-être bien que les groupes d’opposition, ceux ayant des projets de gouvernance démocratique tels que les socialistes et les marxistes, ne se sont pas suffisamment mobilisés pour créer une structure d’opportunité alternative qui aurait pu permettre à leurs membres, ainsi qu’à d’autres désireux de contribuer à l’amélioration des conditions sociales, de vivre leurs valeurs par l’action et solidarité immédiates dans un moment de grand besoin social. En conséquence, de nombreuses populations idéalistes, telles que les femmes jusque-là restées au foyer mais désireuses d’apporter leur aide dans la sphère publique, ainsi que les jeunes gens impatients d’agir concrètement pour améliorer la société, furent cooptés par les Croix-de-Feu/PSF, ou par d’autres groupes sociaux d’extrême-droite tels que le Faisceau, les Jeunesses Patriotes, le Françisme, la Solidarité Française, ou encore l’Action Française, et ont ainsi prêté leurs énergies à la mission civilisatrice, parfois même sans en être conscients. Bien qu’il existait des colonies de vacances gérées par des groupes socialistes et marxistes, elles étaient peu nombreuses par rapport à l’offre des Croix-de-Feu/PSF et situées pour la plupart dans les quartiers déjà convaincus par le socialisme, et non dans les quartiers bidonvilles de grande misère, quartiers alors pris d’assaut par les Croix-de-Feu/PSF pour accroître le plus efficacement sa puissance (Campbell Political Belief  79-80).[15]

Des citoyens concernés aujourd’hui en France seraient prudents de se méfier de l’Etat, donné sa collaboration active et intensifiant avec Ashoka™ et Teach for France™, et de ne pas s’attendre de lui de fournir à leurs enfants une éducation critique et/ou humaniste ni un service public laïque non-financiarisé (c’est-à-dire, non confié aux entrepreneurs sociaux) à l’avenir, par un corps enseignant laïque libre jouissant d’une liberté pédagogique. Les citoyens doivent à la fois désobéir à l’intérieur de l’Ecole publique pour résister à la mise en place du projet maintenant clair, et tenter de délivrer, malgré tous les efforts de l’Etat pour leur en empêcher, une éducation critique ; à la fois monter des projets éducatifs hors de l’Ecole publique dès maintenant pour mener auprès de tous les membres de leur communauté une opération d’éducation critique. Il n’est probablement pas possible (même s’il faut résister à tout prix) d’arrêter l’Etat dans sa mission de détruire l’Ecole publique, de la même manière qu’il n’était pas possible alors de lui empêcher d’homogénéiser les cultures différentes présentes sur le territoire français en créant l’Ecole publique pour mener à bien son projet économique industriel nationalisant. Après avoir sacralisé la philosophie de la laïcité quand celle-ci lui était convenable, l’Etat la désacralise aujourd’hui, car inutile au projet politique de la classe capitaliste mondiale.

Avec la prolifération de l’ESS au fur de la croissance de l’offre de venture capital en France, les services publics de l’Etat seront de moins en moins laïques, démantèlement progressif aussi observé sous le régime de Vichy avec une atteinte progressive aux droits et libertés, et à la distribution des ressources externes. La tradition française de laïcité avait comme objectif de garder le peuple français d’une telle société basée sur l’exclusion par un pouvoir autoritaire, confessionnel, capitaliste, ou autre, où ceux qui refuseraient de céder leur conscience et se soumettre à l’oppresseur seraient bannis, torturées, et tués, mais le fait qu’Ashoka™ et Teach for France™ sont maintenant institutionnalisés à l’école publique en France rappelle que la définition attribuée au principe de laïcité par l’Etat capitaliste français d'aujourd’hui n’est que d’apparence neutre, car permettant la domination et oppression continue par un certain groupe de la population (au moins), à savoir la classe capitaliste.

Communiquer l’urgence de cette situation politique et le besoin d’agir à l’échelle de chaque communauté pour assurer qu’elle soit informée et ait élaborée une stratégie de résistance qui lui est adaptée risque d’être difficile, en raison de la croyance persistante que l’école publique en France peut demeurer, même sous un gouvernement autoritaire, un espace indépendant, laïque, libre, et tous ses professeurs des agents neutres plutôt que des agents d’endoctrinement corporate, des profs-leaders.

Sans doute sera-t-il déjà trop tard, encore une fois, quand les français se rendront compte que leur Etat, pris d’assaut par un groupe autoritaire, s’est retourné contre eux, en cédant ses fonctions distributives et sociales, rendues possible grâce à ses institutions, à l’armée des entrepreneurs sociaux de l’occupant du capital-dieu. Sous le régime de Vichy, la population avait initialement soutenu le projet de pacification sociale de travail, famille, patrie, devise empruntée des Croix-de-Feu/PSF, avant de se rendre peu à peu compte de la situation politique véritable, avec la mise en place du Service du Travail Obligatoire et la mise à disposition de l’économie nationale, par  l’exportation des quantités croissantes de matières premières vers l’Allemagne et la subséquente privation de la population française, afin d’effectuer le transfert d’un maximum de pouvoir décisionnel et de ressources au groupe dominant.

Le but de la présente stratégie politique, dans laquelle s’inscrivent les opérations d’Ashoka™ et de Teach for France™, n’est surtout pas mettre fin à l’Etat, qui demeure nécessaire au capital en ce qu’il garantit et défend le droit de celui-ci de posséder la propriété et la technologie, et en ce qu’il fournit le système monétaire et cadre juridique associé pour permettre le transfert des ressources et déchéance des privilèges cumulées par le peuple pendant le moment national-industriel-démocratique. Comme à l’époque des Croix-de-Feu/PSF, la stratégie présente est d’enlever en douceur, grâce à la pénétration sociale, le pouvoir de l’Etat de distribuer l’argent directement au peuple, en instaurant des politiques d’austérité pour raisons « budgétaires », en licenciant ou ne pas remplaçant les fonctionnaires, en changeant les modalités de recrutement en faveur des contractuels recrutés sur contrat par des établissements autonomes, en marchandisant de manière générale l’éducation et la santé, en donnant directement de l’argent aux ESS dans le cadre de programmes à cet effet tels que La France s’engage, et en défiscalisant un maximum, surtout les philanthropies et fondations du capital pouvant répondre directement par leur financement direct aux besoins sociaux pour adoucir la transition.

Une fois cette transition de gouvernance par la cession du pouvoir décisionnel des institutions publiques au capital et à ses ESS achevée, le capital aura le contrôle total de tous les aspects de la vie et sera parfaitement placé pour structurer la société à la manière qui lui garantit l’accumulation de l’argent et des ressources la plus rapide, tout en éliminant toute possibilité de structure alternative qui permettrait au peuple de créer une économie basée sur ses besoins réels, puis que le peuple aura de moins en moins d’argent à dépenser avec l’accélération de l’économie spéculative, ses revenus étant réduits et ses intérêts à payer sur ses prêts ne cessant de croître, car l’endettement des ménages est l’alternative à la dette publique, et une conséquence naturelle de la marchandisation et financiarisation des services publiques à coût important tels que l’éducation ou la santé. Du côté de la demande du peuple, l’économie sera tout sauf éliminée et le capital libéré de l’obligation de devoir exercer son pouvoir pour le maintenir, pouvoir qui encore aujourd’hui dépend d’un certain consentement des gouvernés en échange d’un certain niveau de protection par les droits et la redistribution des ressources.

Des communautés pour qui un tel projet de gouvernance autoritaire de la classe capitaliste imposé par l’Etat pour défendre l’ordre social actuel contre l’évolution technologique par une stratégie néocoloniale de financiarisation des opprimés, constitue une violation de leurs valeurs fondamentales, de leurs histoires uniques d’exploitation et d’oppression par le passé, et de leurs épistémologies singulières, seraient prudentes de commencer à construire un mouvement de résistance de leur propre initiative et ce dès que possible afin de rassembler leurs ressources, ce qui permettra de garder autant d’argent possible parmi le peuple et de s'assurer d'un certain niveau de demande (par exemple, par la création d’une économie à base d’entreprises sociales empruntant un modèle de commerce équitable, financées par le collectif, gérées selon ses valeurs, et répondant à ses besoins (son utilité propre)), de créer une infrastructure technologique indépendante, et de mener un programme d’éducation critique auprès de l’ensemble des membres pour que, en tant que citoyens, ils veillent à militer, tant que faire se peut, pour la mise en place de politiques publiques qui donnent davantage de pouvoir au peuple, en lui attribuant de l’argent dès son émission, et qui réduisent l’argent accordé au capital, par la défiscalisation et les subventions publiques. De telles communautés peuvent devenir des espaces où peuvent être élaborées et testées de nouvelles structures de gouvernance véritablement participatives, et où l’entraide et la solidarité peuvent être vécues au quotidien avec sens. Avec un solide programme en savoir et culture imbu d’une conscience de classe et des valeurs humanistes, les élèves pourront concevoir les innovations technologiques qui permettront au peuple de devancer le capital à terme, plutôt que de sombrer dans l’approche passive « empathique » que son Etat et ses ESS ont prévu pour eux. Assurer que l’évolution technologique sert le peuple est essentiel à la survie du peuple, et Ashoka™, comme Teach for France, divorce, par un endoctrinement aux valeurs capitalistes, la technologie et l’entrepreneuriat de leur utilité au peuple, qu’il remplace par l’utilité au capital.

Il reste également beaucoup de travail à faire dans la création d’un contre-discours de résistance, plein d’affect inspirant et d’agency véritable par la connaissance située et un storytelling authentique contre-hégémonique, capable d’éduquer le grand public du projet politique autoritaire dissimulé en projet éducatif bienveillant par les acteurs de la transition éducative et de stimuler un débat public en compliquant le cadrage des médias. Ce discours de résistance pourra collaborer avec la recherche sociologique, notamment en empruntant une approche intersectionelle qui permet d’exposer par quelles manières précises l’exclusion s’effectue (le –isme du capitalisme), non seulement selon les catégories traditionnelles d’oppression économique basée sur l’utilité des groupes exploités par le groupe dominant (race, ethnicité, classe, genre), mais aussi selon celles (e.g. les dispositions accommodantes du changemaker™) qui verront le jour avec la gouvernance positiviste par données, l’obligation de réaliser un profit (change) en exploitant la pauvreté, et la stratification sociale aggravée par les augmentations transhumanisantes. Une telle résistance populaire aura la tâche d’exposer l’exclusion et l’injustice qui vont arriver inévitablement, comme jadis, au fur que les enfants pauvres de la nation deviennent intégrés dans le cycle de financiarisation par la dette et la spéculation, et les services publiques et écoles en région confiés aux ESS et leur financement calculé selon l’utilité de leurs élèves aux investisseurs, connaissable grâce aux données qu’ils produisent en se servant des systèmes edtech d’apprentissage personnalisé, ou en se servant des logiciels et produits des investisseurs partenaires, par exemple Facebook, partenaire d’Ashoka™ qui aide les écoles changemaker™ à créer et maintenir leur propre page communautaire dans le cadre de l’initiative Start Empathy.

Les vérités sur la gouvernance idéale produites par le discours et storytelling d’Ashoka™ et d’autres ESS, force d’être circulées par les médias, deviendront de plus en plus vraies.[16] Ashoka™ emploie même sa propre journaliste en France,[17] en plus de sponsoriser régulièrement des articles dans Le Monde sur l’ESS et la transition éducative (1 / 2 / 3). Grâce à un bon marketing qui peint sa prise de contrôle décisionnel de l’école comme étant plus démocratique que l’école publique, Ashoka™ redéfinit la démocratie, une valeur encore cher à beaucoup de Français, d’une manière qui lui permet de mener à bien son agenda anti-démocratique, de la même manière que les Croix-de-Feu/PSF croyaient, avec leur popularité croissante, que leurs pratiques discursives suffiraient pour recadrer le débat public d’une manière qui leur était favorable. « Les Croix-de-Feu » explique Kéchichian « se sont persuadés leur ascendant suffirait à imposer leurs conventions de langage comme principes de réagencement du débat public, voire de métamorphose du jeu politique » (27).

De même que les mouvements de véritablement résistance pour la justice sociale auxquels Drayton aime comparer sa stratégie corporate de pénétration sociale, le jour pourrait venir où, si la classe moyenne aujourd’hui confortable pouvait seulement s’investir de manière urgente dans un effort stratégique d’éducation critique et d’entraide sociale, plutôt que de se laisser faire passivement par un Etat qui se retourne contre lui, les générations futures se souviendront des nouvelles capacités technologiques telles que le blockchain, les cryptomonnaies, et les smart contracts, non comme le début d’une dystopie où ceux inutiles au capital seraient exclus en nombre croissant, dans le cadre d’une guerre darwiniste néocoloniale de financiarisation de masse des pauvres, caractérisée par des augmentations conçues pour améliorer la productivité des acquiesçants et pour améliorer le confort de vie de la classe capitaliste,[18] mais comme la fin du monopole de la possession par la classe capitaliste, du système monétaire et de la technologie, et de la structure de gouvernance opaque ayant rendu le tout possible pendant si longtemps. Enfin, comme la fin d’un régime de vérité capitaliste qui, par sa nature même, ne pouvait survivre sans réduire les vies de ceux dans ses bonnes grâces à un mensonge anxiogène dépourvu de sens par l'aliénation, et les vies de tous les autres, exclus en nombre croissant, à l’indignité, à l’épistémicide, et à la mort. Malheureusement, l’issue des dernières élections présidentielles en France - une candidate fasciste, un candidat néolibéral - montre que la mission civilisatrice a encore de beaux jours devant elle, et il y a toutes les chances pour que la classe moyenne confortable, soucieuse de conserver sa place sociale pendant un certain temps encore en attendant le basculement vers le nouvel ordre social féodal, soit très contente de coopérer avec Ashoka™ et l’ensemble des ESS dans la réalisation du processus de financiarisation de la misère qui permet son confort continu.[19]

N’en déplaise aux ESS, le défi de notre moment historique, en tant que peuple, ne se réduit pas à répondre aux besoins sociaux en satisfaisant aux objectifs éducatifs définis de manière positiviste ou en fournissant des prestations de santé, mais de ce faire d’une manière qui permet de changer à jamais la structure de la société pour éliminer de manière progressive l’inégalité, en mettant fin à la possession capitaliste par l’appropriation collective et progressive des droits aux technologies essentielles. Qui devrait posséder la technologie, comment l’humanité est parvenue à développer cette technologie, autant de sujets politiques que l’éducation critique et humaniste, afin que cette appropriation collective puisse avoir lieu, doit aborder sans attendre avec les élèves et l’ensemble de la société française, dans un environnement libre de l’hégémonie du statu quo. Plus précisément, il est nécessaire d’apprendre le capitalisme, le processus par lequel le pouvoir accumule du pouvoir en affaiblissant l’état démocratique, afin que la population comprenne que le capital n’est pas le problème, puis qu’il ne fait qu’agir de manière amorale selon ses intérêts en réponse aux récompenses (incentives) du marché fixées par les politiques publiques de l’Etat qu’il contrôle en tant que classe, mais plutôt que le capitalisme, qui dépend du maintien de la possession privée de la technologie, est la source de cette inégalité croissante. Si le peuple passe à côté de cette évidence, le résultat risque d’être encore une grande tragédie humaine, cette fois sous la féodalité corporate. Le progrès éthique ne pourra avoir lieu dans de telles conditions autoritaires, car « l’éthique est une chose que les gens doivent décider ensembles, et à la fin, la seule autorité est celle de leur conversation » (Kitcher 410, tl.).


Notes

™ = Ashoka™, Changemaker™, et Everyone a Changemaker™ sont des marques déposées.
tl. = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins
en gras = emphasis mine
 


[1] Le modèle d’ESS traité dans cette analyse se distingue du modèle classique de commerce équitable qui répond aux besoins de consommation quotidiens d’un marché privé (e.g.  Fairphone) en ce qu’il a pour objectif de financer, gérer, et rentabiliser, par la marchandisation utile au capital, les services publics de l’Etat.
[2] Les PDG des branches de Teach for All, tout comme les directeurs d’établissement et professeurs des écoles changemaker™, servent de précieuses occasions de storytelling pour les médias. Voir par exemple cet article sur le PDG de Teach for Belgium dans Marie-Claire.
[3] Cette formule rappelle celle employée par Charles Maurras, chef de l’Action Française royaliste : « la République elle-même – le pays légal – contredit la volonté du peuple – le pays réel. Maurras considérait la démocratie parlementaire comme un complot contre le bien commun. « Il n’y a qu’une façon d’améliorer la démocratie » disait-il « la détruire. » (Kalman 14, tl.)
[4] Pour mieux comprendre ce savoir-être et savoir-faire souhaité par l’ensemble des acteurs de la transition éducative, voir par exemple l’article de Teach for All dans le Huffington Post du 29 mai 2014, « 10 Skills the Workforce of the Future Will Need ».
[5] Pour mieux comprendre l’épistémologie de la connaissance située, voir par exemple Ludovic Gaussot, « Position sociale, point de vue et connaissancesociologique : rapports sociaux de sexe et connaissance de ces rapports. » Sociologie et sociétés 40.2(2008) : 181-198.
[6] Voir la courbe de Simon Kuznet qui décrit le rôle du système financier dans le processus de modernisation d’un pays. Il décrit un cycle d’inégalités économiques croissantes jusqu’à ce qu’un certain seuil de revenus soit franchi. Cette inégalité existe principalement car ceux ayant du capital au début du cycle peuvent investir, alors que les salaires pour ceux obligés de travailler restent très bas en raison d’une importation importante de main d’oeuvre bon marché de la province. Les pauvres dans cette situation ne peuvent obtenir le financement nécessaire pour accéder au système éducatif, ce qui ralentit la croissance. Ceci est en contraste avec les pays riches où les gens peuvent se permettre de faire des études en attendant de gagner des revenus plus tard.
[7] L’action sociale des Croix-de-Feu/PSF, bien qu’ouverte aux étrangers, priorisait ceux qui avaient déjà la nationalité française, créant ainsi une hiérarchie dans son offre. « Il faut aider les français d’abord » préconisait Mme de Préval (Campbell Political Belief 79, tl.).
[8] Au sujet du racisme et sexisme dans l'histoire de la technoscience, voir l’article de Laura Levine Frader, « From Muscles to Nerves : Gender, Race, and the Body at Work in France, 1919-1939. » International Review of Social History 44(1999) : 123-147.
[9] Pour mieux comprendre la place de la race dans la logique civilisatrice, voir par exemple l’article de Myriam Paris, «  La page blanche : Genre, esclavage, et métissage dans la construction de la trame coloniale (La Réunion, XVIIIème-XIXème siècle) » Les Cahiers du CEDREF 14(2006) : 31-51.
[10] « C’est la stabilité de ses structures sociales et l’importance relative de ses classes moyennes qui préservent la France de l’aventure du fascisme. » Philippe Machefer, Ligues et Fascismes en France : 1919 : 1939 Vendôme : Presses Universitaires de France, 1974. 74.
[11] Ce discours sur la « puissance » (de financement capitaliste sans statut social) rappelle le débat entre la reconnaissance et la redistribution au travail. Voir par exemple Armelle Testenoire, « Articuler les paradigmes de la reconnaissance et de la redistribution ; la situation des femmes de chambre. » L’homme et la société 2.176(2010) : 83-99.
[12] Voir par exemple le soutien du syndicat SE-UNSA en France à Ashoka™ : https://ecolededemain.wordpress.com/2016/09/22/cette-idee-folle-un-film-de-judith-grumbach/
[13] « Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque en leur main droite, ou en leurs fronts; et qu'aucun ne pouvait acheter, ni vendre, s'il n'avait la marque ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. » (Apocalypse 13:16-17)
[14] Selon la page « Ashoka™’s History » du site-web officiel d’Ashoka™, l’organisation emprunte son nom de l’empereur indien éponyme : « Ashoka™ a officiellement déposé le nom Ashoka™ en 1987, inspiré par le mot sanskrit qui veut dire ‘l’absence active de tristesse’ et par l’empereur indien Ashoka, l’un des plus grands et plus précoces entrepreneurs sociaux du monde. Après avoir unifié l’Inde au 3ème siècle avant J.C., l’empereur Ashoka a renoncé à la violence et est devenu l’un des leaders les plus tolérants, ouverts et créatifs de l’histoire, enchaînant les innovations dans le développement économique et le bien-être social. » (tl.)
[15] Pour une discussion des groupes d’action sociale socialistes et marxistes orientés vers la jeunesse pendant la période de l'entre-deux-guerres, voir le livre de Laura Lee Downs, Childhood in the Promised Land : Working-Class Movements and the Colonies de Vacances in France, 1880-1960 (Durham: Duke University Press, 2002) 224-225.
[16] « La vérité précède d’autres notions employées pour expliquer l’objectivité de nos pratiques, concepts comme le progrès, la justification, et le savoir. Faire du progrès revient à accumuler la vérité, être justifié revient à procéder de façon à générer des croyances vraies, et  savoir revient à avoir une croyance vraie issue d’un processus prévisible. » (Kitcher 209, tl.)
[17] https://annabellebaudin.net/
[18] « Qu’importe le chemin d’évolution qu’empruntera la citoyenneté, la technologie y jouera un rôle majeur (...) certaines technologies peuvent être par leur nature autoritaires, et la vraie citoyenneté pourra bien n’être discernée qu’aux individus qui acquièrent le savoir, contrôle, ou accès requis du fait de leur relation aux technologies complexes. Les autres seront voués à devenir des technoploucs (technopeasants) » (Gray 24, tl.).
[19] Pour une discussion de la relation des classes moyennes européennes à l’état néolibéral, voir le livre de Steffen Mau, Inequality, Marketization, and the Majority Class: Why Did the European Middle Classes Accept Neoliberalism ? (New York: Palgrave Macmillan, 2015.)




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